Qu'est ce?

Biblio-infinie, un micro blog sans prétention aucune (comme le titre l'indique si bien)... et où je commenterai sans compromission ce que je lis! Fonctionne en courant alternatif selon mes disponibilités (je ne commente en fait que quelques lectures, choisies selon des critères complètement aléatoires et variables).

Littérature, histoire, essais, bref des recensions au fil des lectures... Peu de place cependant au buzz  et aux sorties à la mode. Il existe suffisamment de promoteurs dans les médias pour que je n'agglutine pas ma voix au concert des épiciers.

Place aux avis d'un citoyen aspirant "honnête homme" (c'est moi!), pur produit de notre beau système universitaire français qui fonctionne si bien, que le monde entier nous envie, qui forme tant de grands esprits et tout, et tout, et tout...

Bonne lecture!

Histoire

Jeudi 1 février 2007 4 01 02 2007 23:42
Lyndon Baines Johnson présida les Etats-Unis entre 1963 et 1968. Encadré par deux géants aujourd'hui mythifiés, Kennedy (en bien) et Nixon (en mal), Johnson a sombré peu à peu dans l'oubli et il demeure probablement le plus méconnu des présidents récents aux yeux du public français. C'est une des raisons qui ont poussé Jacques Portes, spécialiste des Etats-Unis, à rédiger une courte biographie (300 pages) de l'ancien président. A la fois héraut de la Grande Société et fossoyeur présumé de la jeunesse américaine au Viet-Nam, sénateur combinard du sud et instaurateur des droits civiques, héritier des démocrates conservateurs du deep south et principal responsable de leur disparition, la présidence Johnson, tout comme l'homme lui-même, demeurent difficile à juger. Victime d'un temps marqué par les épreuves (guerre, assassinats politiques, émeutes raciales), il aura néanmoins contribué à mettre en oeuvre une politique sociale plus ou moins efficace et à briser la ségrégation inhérente au Sud - quitte à poignarder son propre camp et à offrir les anciens Etats confédérés sur un plateau au Parti Républicain.



Lyndon Johnson (1908-1973)


Jacques Portes commence par remettre en perspective le destin de Johnson et rappelle son passé. Fils d'un petit politicien texan qui finira par dilapider sa fortune entière dans des investissements hasardeux, Lyndon Johnson ne vient pas de la haute société pétrolière de Houston mais de la ruralité texane profonde. Après un rapide passage à l'université et une année et demi d'enseignement en école primaire à Cotulla, zone peuplée de mexicains, il entra en politique pour ne plus jamais en ressortir. Travailleur acharné, exigeant avec ses collaborateurs, il intègre l'équipe du représentant Richard Kleberg et apprend les ficelles du métier politique. Il saura en user, parfois plus que de rigueur, durant ses trente années de parlementarisme.

L'arrivée de Roosevelt à la Présidence ouvre des opportunités à l'ambitieux texan. Le déclin des républicains - qui durera jusqu'à Nixon, si ce n'est jusqu'à Reagan - donne une large majorité aux démocrates qui gagnent alors de nombreux sièges aux chambres. Comme Kleberg ne s'intéresse guère à ses électeurs, Johnson, son assistant, en profite pour lier des contacts particulièrement utiles pour la suite. En 1937, il saute le pas et se fait élire au Congrès des Etats-Unis. Il y sera un fervent "New Dealer" et gagnera même l'amitié du Président Roosevelt qui le placera à la tête d'une des agences fédérales où Johnson obtiendra d'excellents résultats. Il restera dix ans au Congrès - tout en essayant d'emporter un des deux sièges de Sénateur du Texas en 1941. Son échec a lieu dans des conditions douteuses, des urnes sont retrouvées "par hasard" dans l'après-scrutin et leur dépouillement favorise ses rivaux. Johnson usera de ces mêmes méthodes pour être élu au Sénat en 1948, dans des conditions là aussi douteuses.

Johnson y aura forgé son image de "combinard" qui lui servira à merveille dans les coulisses du Sénat, dont il ne tardera pas à s'emparer. Devenu leader de la majorité démocrate en 1953, il ne tente pas vraiment d'emporter la convention démocrate 56, qui précède une élection qu'il juge perdue d'avance face à Eisenhower. En 1960, malgré de réels efforts, le sémillant JFK l'emporte. Il parvient néanmoins à négocier une place sur le ticket présidentiel, malgré les réticences de Robert Kennedy, qui le déteste.
Robert Kennedy dira d'ailleurs à cette époque à son frère de ne pas prendre ce "vicelard" de Johnson comme vice-président, ce à quoi JFK répondra "je serai le plus jeune président des Etats-Unis, il n'a aucune chance de devenir un jour président". Le destin sera tout autre...
Durant trois ans, Johnson, comme tous les vice-présidents, n'exerce guère de pouvoirs. Kennedy lui confie bien quelques missions, mais cela ne suffit guère à assouvir l'appétit de Johnson.

Johnson prête serment dans l'avion présidentiel le 22 novembre 1963


Suite à l'assassinat de Kennedy à Dallas en novembre 1963, Johnson devient président, le premier issu d'un Etat du sud (depuis Carter, Clinton et les Bush l'ont suivi - encore que les Bush soient issus d'une famille de Nouvelle-Angleterre). Il poursuit les axes ébauchés par Kennedy, en y appliquant quelques inflexions. La Grande Société fait suite à la Nouvelle Frontière. Elle se compose de mesures étatiques de Welfare State. Ce projet se situe dans la droite ligne du New Deal rooseveltien que Johnson compte parachever. Le savoir-faire parlementaire de Johnson lui permet de faire passer les principaux textes : Medicare, Medicaid, l'éducation, la lutte contre le crime, l'urbanisme, la War on Poverty (on note une baisse significative de pauvreté aux USA entre 1960 et 1970), etc...
En outre, Johnson impose les droits civiques jusqu'à rompre avec les démocrates du sud, comme George Wallace ou les anciens partisans du parti Dixie - qui avait failli empêcher Truman d'être réélu en 1948. Ce que Jacques Portes appelle "scier la branche sur laquelle il est assis".
Même si les leaders noirs des mouvements des droits civiques portaient une confiance très mesurée à Johnson, ils se voient récompensés de leur activisme. Le vote des noirs du sud devient possible, la ségrégation dans les transports, les écoles et les lieux publics est interdite. Récompense éphémère et couteuse cependant. Ephémère parce que les émeutes raciales qui bouleversent entre autres les villes de Los Angeles (Watts), Newark et Detroit (une quarantaine de morts, des milliers de blessés, le centre de Détroit ravagé) frappent l'opinion publique et montrent les limites de la politique des droits civiques. Couteuse car elle donne définitivement le sud profond aux républicains, qui ont commencé leur révolution conservatrice en présentant Barry Goldwater aux élections de 1964 et l'achèveront avec Reagan. Johnson dira "qu'il a fait perdre le sud aux démocrates pour une génération". Apparemment, il faudra bien plus de temps.

Martin Luther King et Lyndon Johnson


Ceci explique en partie l'oubli dans lequel est tombé Johnson depuis sa mort : les conservateurs le détestent - pour les droits civiques dans un premier temps (même si cette raison s'est estompée au fil du temps), pour l'expansion de l'Etat providence dans un second temps, pour l'interventionnisme extérieur dans un troisième temps.
Quant aux démocrates, s'ils ne sont guère sortis du discours New Deal/Great Society, même à l'ère Clinton, la mémoire de Johnson leur rappelle le bourbier vietnamien.

C'est cette question qui brisera la présidence Johnson. Dans les deux premières années, 1964 et 1965, le président parvient à garder la main sur la politique intérieure tout en augmentant le nombre de soldats américains en Indochine. Peu à peu, la machine s'emballe. Les morts sont de plus en plus nombreux, les contingents envoyés là-bas augmentent leurs effectifs chaque année, le régime de Saïgon s'enfonce dans l'anarchie, le prestige international des Etats-Unis plonge. Le président tente bien de négocier, mais le présupposé qui est le sien (indépendance du sud) ne peut servir de base auprès des communistes nord vietnamiens qui réclament l'unité du peuple vietnamien. Johnson perd une bonne partie de sa popularité et décide, début 1968, de ne pas solliciter de nouveau mandat comme il en avait le droit (un vice-président qui succède à son président après la mi-mandat a le droit de faire ensuite deux mandats, soit dix ans de présidence).

Robert Kennedy assassiné peu après, c'est Humphrey, son vice-président, qui représente les démocrates aux élections. Il échoue face à Nixon dans un climat de fin de règne et Johnson se retire de la vie politique début 1969. Quatre ans plus tard, il s'éteint à 65 ans, des conséquences d'une vie passablement dissipée et alcoolisée.

Livre rapide à lire, il remet en perspective les années 60 américaines et donne une bonne image du parcours idéal du politicien américain, du ranch de l'enfance à la Maison Blanche en passant par le Congrès, le Sénat et la Vice-Présidence. Il explique également les raisons de l'inversion géographique entre républicaines et démocrates, qui atteint le point de non-retour avec les lois sur les droits civiques. Quant au bilan contrasté de Johnson - que ce soit au niveau humain (caractère exécrable mais capacité de séduction) ou au niveau politique (Viet-Nam mais droits civiques, combines politiciennes mais grand projet mobilisateur) - il rappelle à tous que la politique reste un art profondément humain, soumis aux contingences de l'époque, et dans lequel les meilleures intentions ne suffisent pas toujours.
Par Ibarrategui
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Dimanche 25 février 2007 7 25 02 2007 23:11

L’histoire fut longtemps racontée par des chroniqueurs, puis par des spécialistes privilégiant le fait brut, la litanie des règnes, scandée par les évènements, les drames, les intrigues, les guerres et les batailles. Ce qui importait alors était moins de savoir comment fonctionnait la société que de savoir qui la dirigeait politiquement et constitutionnellement. Les critiques de cette forme de récits historiques leur donnèrent le nom péjoratif « d’histoire-bataille ». Celle-ci s’organisait sur un récit sans recul critique ou théorique, mais également dans un oubli quasi-général des conditions économiques et sociétales qui constituaient la réalité du temps. Adolphe Thiers, François Guizot, ou, plus près de nous, René Grousset, se limitaient le plus souvent à une étude des intrigues de cour et des guerres. Ce genre se voyait couronné par l’exercice de la biographie des grands hommes, souvent inapte à expliquer leur légitimité, leurs moyens, leurs soutiens autrement que par des critères personnalistes – comme le charisme, ou l’autorité.


L’école des Annales, Marc Bloch, Lucien Febvre, leurs successeurs, au premier rang duquel se distinguèrent Fernand Braudel et Georges Duby, remirent au cœur de l’analyse historique les faits sous-jacents, les mutations socio-économiques, voire environnementales qui pouvaient compléter, et même supplanter les anciennes manières de faire de l’histoire. Ce courant est celui d’Yves Renouard (1908-1965), ancien normalien, agrégé d’histoire et détenteur de la chaire d’histoire économique de la Sorbonne dans les années 50 et 60. Ses travaux portèrent principalement sur les compagnies bancaires médiévales. Lorsque les PUF, lui demandèrent, à lui l’ancien professeur d’histoire à l’Institut français de Florence, de rédiger l’histoire de cette ville, Renouard le fit dans la perspective de son temps : marxiste, économidôlatre, incapable d’explique les ressorts symboliques, culturels, politiques qui pouvaient mobiliser une société. Ces défauts ne rendaient pas rédhibitoires ses travaux sur les banques florentines, par contre, ils rendent inintéressante cette pseudo-synthèse mal écrite de l’histoire de Florence.


Oui c'est Firenze!


Dante ? à peine évoqué. Boccace ? un écrivain bourgeois représentant les aspirations culturelles des milieux d’affaires florentins. Michel-Ange ? Léonard de Vinci ? Giotto ? Donatello ? des employés de l’industrie bancaire florentine. Savonarole ? un mystique jouant sur la superstition populaire et prolétaire contre les bourgeois… L’histoire de Florence débarrassée de ses oripeaux culturels prend la forme d’une analyse marxisante, datée, incomplète et finalement hors-sujet. Les banques expliquent tout ! Certes, la puissance de Florence vint de son industrie. Certes, ses financiers furent les plus importants d’Europe durant trois siècles. Certes, les Médicis construisirent leur succès et leur élévation au rang de dynastie grâce à leurs banques. Mais cette structure économique explique-t-elle à elle seule l’irruption en quelques décennies de la plus formidable floraison intellectuelle de la Renaissance - voire de l'histoire? Elle en définit les conditions d'apparition, non les raisons profondes. La  puissance des bourgeois a-t-elle un lien avec le mysticisme florentin, particulièrement fort, dont Savonarole sera la plus importante figure ? Renouard ne l’explique pas, ne se pose pas la question, puisque de toute manière l’histoire peut être résumée en un combat entre les nobles et les bourgeois pour le pouvoir, elle peut être réduite à la réalisation de l’aspiration des épiciers à s’élever dans la société, elle doit se restreindre à une bataille perdue d’avance du prolétariat… Un livre d’une centaine de pages, qui se doit d’être une synthèse, peut-il traiter en détail du fonctionnement des banques florentines durant quinze pages d’affilée, pour ne même pas parler de Dante et de Machiavel ?


 

L'important, c'est la banque!


Bref, une « histoire » dépassée, un des rebuts d’une période marxisante et finalement limitée de l’explication historique. L’histoire des Annales a beaucoup apporté. Mais elle possède des défauts qui ont permis son dépassement progressif, dont on ne peut aujourd’hui que se féliciter. Le public, étudiant ou non, intéressé par tous les aspects de l’histoire florentine, économiques, sociaux, culturels, urbains, architecturaux, etc… se détournera sans regret de ce petit opus vieilli et à côté de son sujet.

Par Ibarrategui
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Lundi 9 avril 2007 1 09 04 2007 23:23
Après ces quelques semaines d'absence, fertiles en lectures - huit livres lus depuis le 15 mars - il est temps de revenir aux recensions. Cette histoire de l'Afrique du Sud, publiée dans l'excellente collection "Univers Historique" l'an dernier, constitue à coup sûr la meilleure synthèse en français sur le sujet. Nos africanistes, souvent spécialistes des Etats de l'ancien empire colonial français, portent rarement leur regard au sud du fleuve Congo. Dans ces zones anglophones, les études ont pourtant été nombreuses. Et l'Afrique du Sud, dans ses multiples particularités, n'avait jamais vraiment été saisie par un historien francophone contemporain. Bernard Lugan, le célèbre, quoique controversé, professeur de Lyon III, s'y était essayé aux éditions Perrin, traitant principalement des Boers et de l'Afrique du Sud blanche. Pour qui connaît un peu le personnage (et l'université dans laquelle il officie), l'idée qu'il puisse s'intéresser, se passionner, pour le seul état d'Afrique à forte minorité blanche, pour le seul état d'Afrique à avoir mis en place pendant plusieurs décennies un système de séparation identitaire racialiste, la surprise est minime. F.-X. Fauvelle-Aymar, chercheur au CNRS, ne fait pas partie de l'officine de Bernard Lugan, et adopte une perspective "constructiviste", assez éloignée de l'histoire traditionnelle.





C'est d'ailleurs ce qui en fait le principal intérêt. Le lecteur peu au fait de l'histoire de l'Afrique australe pourra être dans un premier temps surpris par une approche apparemment déliée du souci chronologique. En poursuivant sa lecture cependant, il s'apercevra que Fauvelle-Aymar a établi son chapitrage selon des découpages souples de la chronologie des faits, et ce après avoir essayé de régler la question des identités et des appellations. Déjà, écrire UNE histoire de l'Afrique du Sud paraît problématique pour Fauvelle-Aymar, tant le choc des différentes lectures de l'histoire, des différentes mémoires, des reconstructions postérieures tendrait à imposer une "pluralité" de récits historiques (pluralité c'est un mot qu'aiment les chercheurs du CNRS en ce moment...). Il faudrait presque Des histoires des Afriques du Sud.

Dans ce souci de prise en compte de tous les récits, Fauvelle-Aymar tend à traiter de tous les aspects de l'histoire de la zone et ne s'arrête pas au tryptique "Fondation du Cap / Grand Trek-Guerre des Boers / Apartheid". L'auteur commence par déblayer les principaux obstacles théoriques à l'écriture d'une histoire de l'Afrique du Sud (les noms, leurs origines et leurs usages posent déjà problème et cette partie, dans laquelle Fauvelle-Aymar explique leur histoire, marquée par le fait colonial et les confrontations entre regards khoisans, "bantous", boer, anglais, indiens, cette partie donc, est passionnante) Ensuite, il déroule les principaux épisodes de l'histoire de la zone : les migrations des noirs des grands lacs vers le sud (les "bantous" même si ce terme est impropre selon l'auteur), l'installation des colons hollandais au Cap en 1652, leur lente progression dans l'arrière pays aux dépens des peuplades Khoisans (les "bushmen" et assimiliés tels qu'on peut encore en rencontrer dans le Kalahari), l'arrivée des anglais, l'annexion de la colonie du Cap à l'empire britannique après les guerres napoléoniennes, le Grand Trek des années 1830-1840, la fondation des Etats boers (Orange, Transvaal), leur invasion et leur difficile annexion par la colonie du Cap, la création du Commonwealth puis de l'Union sud-africaine, la mise en place progressive de la séparation raciale ou apartheid, l'isolement progressif du régime puis son effondrement et enfin la mise en place de la multi-racialité.


Je résume rapidement ces faits, mais ils sont expliqués, voire décortiqués, dans tous les sens par Fauvelle-Aymar. Il remet en cause certaines idées reçues et replace chaque évènement dans une perspective plus large : il s'intéresse aux sources orales noires et khoisans, autant qu'aux sources écrites britanniques et boers. Son histoire de l'Afrique du Sud raconte également comment put se mettre en oeuvre la politique de l'apartheid, quelle tendances de long terme ont pu justifier l'émergence d'un régime raciste et autoritaire dans une ancienne colonie britannique.

Cependant, résumer en quelques lignes les causes profondes de la ségrégation raciale mise en place à Pretoria au XXe siècle me paraît réducteur. Enfin je vais essayer - mais l'auteur le fait mieux que moi. Schématiquement, Fauvelle-Aymar explique que l'administration blanche eut besoin au XIXe siècle, après l'abolition de l'esclavage, de classifier juridiquement les différentes populations en fonction de leurs couleurs de peau. Or, les réalités d'une colonisation principalement masculine, originaire à la fois d'Europe et d'Asie, a entraîné de nombreux mélanges avec des femmes d'origine khoisan ou noire. Le métissage et les différences économiques et sociales parfois incertaines entre fermiers blancs et éleveurs noirs (les uns étant aussi pauvres que les autres), ont créé une demande sociale de différenciation de la part des groupes blancs les plus désargentés et isolés. En outre, la réalité des Etats boers, fondés sur une mystique nationale proche de celle des pionniers du Far West (l'esprit de Frontière et la conquête de la Terre Promise - il suffit pour cela de regarder la littérature, la culture populaire boer et les "lieux de mémoires"), poussait à la composition de petites communautés ethniques afrikaners, homogènes et rurales. En conséquence de cette volonté, visible dans les zones des anciens états boers, une partie des élites sud-africaines construisit de complexes édifices raciaux, où chacun devait rester à la place à laquelle une science darwiniste et raciste le plaçait. De ce fait, les groupes noirs hétérogènes, les métis, les indiens, sans réels ciments ethniques et sociaux, ont été contraints par le discours et la politique anglo-boer à refonder leurs identités en suivant les préconisations des scientifiques et des officiels blancs.




Le drapeau de la nouvelle Afrique du Sud




Ces mouvements de composition d'identités linguistiques et ethniques trouvèrent leur aboutissement dans la création des bantoustans, ces pseudo-états que seule l'Afrique du sud raciste reconnaissait et qui devaient réunir tous les membres d'une même "ethnie" dans une zone. Fauvelle-Aymar, tout au long de son livre, montre comment les processus de construction des "ethnies" se sont mis en place : réalités sociales mouvantes, différences inter groupes approximatives, ossification de la structure et des différences entre groupes par le discours et les classifications officielles, appropriation par les communautés de ces construits, qui deviennent, pour finir, des réalités sociales. Mais celles-ci ne préexistaient pas à l'Afrique du Sud moderne! Le postulat racial des groupes existant de "toute éternité" est ainsi déconstruit. Il permit la production d'une réalité sociale qui s'imposa peu à peu jusqu'à être intégrée par les différents groupes (l'étendue de la réalité sociale préexistante sur laquelle s'articulent ces productions identitaires, ainsi que leur degré d'intégration par les acteurs individuels et collectifs me paraissent être les points centraux de la question de la "construction des identités" maintenant que la "révolution" de l'identité entamée par Benedict Anderson produit ses fruits les plus féconds - mais Fauvelle-Aymar, dans cette synthèse, ne s'approche guère de ces problèmes)

J'ai appris de nombreuses choses dans ce livre : la richesse de l'histoire sud-africaine, condensé des chimères et des drames de l'aventure coloniale et l'inextricable toile d'araignée des responsabilités qui en découle. Les khoisans, habitants du Cap, transformés en esclaves par les colons blancs. Les africains "bantous" qui tiennent pas à pas leur indépendance par les armes zouloues et par le sang versé par leurs voisins. Les paysans hollandais déracinés, devenus par isolement un peuple nouveau, les afrikaners, convaincus, de manière messianique, que cette terre qu'ils travaillent leur appartient. Le choc de cet autonomisme autarcique avec les projets impériaux britanniques. La tragédie anglo-boer de 1898-1900. La constitution du régime le plus honni de la planète pendant une trentaine d'années. Sa chute dans une paix plus ou moins relative. Son passé, si humain, si tragique, saura-t-il se convertir en un avenir, sinon radieux (qui croit encore à ce genre de formules?) à tout le moins normalisé? Fauvelle-Aymar ne répond pas à cette question, même s'il a suffisamment mis d'éléments du décor en place pour que le lecteur puisse, en conscience, essayer de formuler une réponse.


Les chariots boers de Blood River contre


Shaka Zulu :

le choc des mémoires et des histoires

Je ferai deux critiques à ce livre que j'ai au demeurant trouvé excellent. Pourquoi nier la réalité du massacre boer de 1901 et l'expédier en quelques lignes? 25 000 morts, c'est le chiffre sur lequel s'accordent les spécialistes, dont Fauvelle-Aymar. Alors qu'il parvient à expliquer avec le plus d'objectivité possible les différentes phases de l'histoire sud-africaine (et notamment l'extinction des khoisans du cap, l'esclavage des noirs ou le Grand Trek), j'ai l'impression qu'il craint de passer trop de temps sur cet épisode... Qui sait en effet si on ne l'accuserait pas de vouloir rendre hommage aux afrikaners au détriment des noirs et des métis. Si c'est cela, je pense que c'est ridicule. Concession à la "bien-pensance" selon laquelle les victimes doivent être classées selon leur innocence supposée (après tout ces colons, coupables, forcément coupables, ont bien cherché leur punition...) et les drames qu'ils vivent minorés en fonction de leur couleur de peau. Bel exemple d'aveuglement... et de logique en miroir à une certaine pensée identitaire et racialiste qui, elle, minorera les crimes commis contres les indigènes, noirs et métis. Si Fauvelle-Aymar est tombé dans ce piège bien souvent tendu à une certaine gauche, c'est bien dommage! On ne tait pas un massacre - peut-être un génocide, mais les débats sont controversés - quelles qu'en soient les victimes. Surtout qu'évaluer quelle influence a eu cet évènement dans la mythologie boer (Andres Pretorius, la bataille de Blood River, le Grand Trek, Kruger contre Rhodes, la résistance des kommandos afrikaners à l'armée régulière britannique et ses 300 000 hommes, etc...) peut permettre de mieux comprendre l'Apartheid.

Seconde critique, Fauvelle-Aymar assimile ce régime raciste à un totalitarisme, ce qu'il justifie par quelques minces assertions largement contestables. Je sais qu'il est de bon ton, de nos jours, de qualifier les régimes qui ne respectent pas les droits de l'homme de totalitaires, catégorie tiroir permettant tous les amalgames. Seulement ce genre d'assertions entraînent une perte de sens pour l'appellation "totalitaire". Après tout, le régime sud-africain a quand même laissé la liberté de la presse, le multipartisme (encadré), et a conservé jusqu'à la fin un régime parlementaire. Qu'on le qualifie de régime totalitaire m'intrigue et me dérange. Je pense que ce n'est pas rendre justice à la définition de ce terme que de le galvauder ainsi. L'Apartheid fut un système très particulier conjuguant idéologie et pratique racialiste et système de démocratie parlementaire classique. La non-citoyenneté des noirs et des métis, ainsi que la répression qui s'abattit sur ces derniers me pousseraient plutôt à qualifier ce régime d'autoritaire, voire de lui créer une catégorie à part, convenant à sa singularité.

Ces deux réserves mises à part, l'ouvrage de Fauvelle-Aymar correspond entièrement à ce que l'on peut attendre d'un livre d'histoire aujourd'hui : conjuguant les faits, leurs causes, mais aussi leurs interprétations, leurs usages, leurs relectures permanentes par les différents groupes sociaux en place. On comprend mieux l'Afrique du Sud à la lecture de cette histoire, on en sort mieux informé et surtout plus conscient des courants sous-jacents qui organisent les sociétés et les modèlent au gré de la dramaturgie des évènements.
Par Ibarrategui
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Mercredi 25 avril 2007 3 25 04 2007 18:14
Et si nous avions une femme à la tête de l'Etat? Une question fort à la mode ces temps-ci dans notre pays. La seule à avoir eu un poste extrêmement en vue fut Edith Cresson, ce qui ne reste pas dans les mémoires françaises comme une réussite particulière. Avec Angela Merkel chancelière en Allemagne, ou Hilary Clinton en lutte pour la Présidence des Etats-Unis, la question des femmes au sommet des Etats n'en prend que plus de consistance. Certains, pour en défendre l'idée, arguent d'une supériorité des valeurs féminines dans les sociétés occidentales modernes : compassion, maternité, consensus, protection, douceur...

Au risque de paraître rabat-joie, et sans revenir à Catherine II ou à Elizabeth Ière, les historiens pourront rappeler que la première femme à avoir tenu les rênes d'un grand pays occidental fut Margaret Thatcher, Prime minister du Royaume-Uni entre 1979 et 1990. L'imaginaire collectif français, marqué par la chanson de Renaud "Miss Maggie", par les conseils européens des années 80 et par le retour de flamme des idées libérales, n'a sûrement pas gardé l'image d'une femme pleine de compassion, maternante, consensuelle, protectrice et douce! Margaret Thatcher fut, selon les bons mots d'un parlementaire britannique, le "seul homme de son cabinet". Depuis qu'elle a été chassée du 10 Downing Street par une fronde de ses députés, dix-sept ans se sont écoulés. De quoi laisser l'historien avancer en lieu et place des journalistes, englués dans l'écume des petites anecdotes du quotidien. Jean-Louis Thiériot vient donc de faire publier, aux Editions de Fallois, la première vraie biographie de la "Dame de Fer" (expression imaginée par le journal de l'Armée Rouge et qui finit par la qualifier aux yeux du monde entier) Qui était donc cette Miss Maggie, antithèse vivante des préjugés sur le bénéfice naturel qu'apportent les femmes à la pratique du pouvoir?



La dame de Fer


Née dans un milieu relativement bas dans la société britannique, Mrs Thatcher, ou plutôt Margaret Roberts - son nom de jeune fille -, détonne dans l'histoire du parti conservateur, habitué à placer aux dignités les plus hautes les étoniens, les oxfordiens, souvent issus des anciennes races arisitocratiques. Son père était épicier, monté à la force du poignet jusqu'à de modestes responsabilités politiques locales. Sa mère descendait d'une famille de cheminots. Après une enfance sans problèmes particuliers, elle parvint, de justesse, à intégrer un college d'Oxford et se spécialisa en chimie. En parallèle, elle intégra les groupes conservateurs de l'université où elle fit preuve d'une grande capacité de travail et d'organisation. Dans l'immédiat après-guerre, alors que le parti conservateur cherchait quelques femmes à opposer aux travaillistes, Miss Roberts se fit repérer. Son mariage avec Denis Thatcher, businessman à l'ancienne, lui donna l'impulsion suffisante pour se lancer définitivement en politique. Après deux échecs honorables dans des circonscriptions ingagnables pour les tories, elle parvint à se faire adouber à Finchley et à devenir députée. Nous sommes en 1959. Vingt ans plus tard, elle accéderait au 10 Downing Street.

A la Chambre des communes, rapidement, Thatcher devient une des oratrices en vue de l'aile droite. Le temps n'est pas encore advenu du monétarisme, des privatisations et de la politique thatchérienne. En bon soldat, elle dénonce la politique travailliste mais ne se distingue pas par une théorie, une voie bien particulière. Ce sera un processus particulièrement long. D'abord, elle intégrera le shadow cabinet, et de ce premier banc, se plongera dans la législation travailliste pour la combattre. Placée à diverses positions gouvernementales par les conservateurs, elle se fixe sur l'éducation au moment où Edward Heath, le candidat conservateur, devient Premier ministre. Propulsée à la tête d'une administration particulièrement étatisée, difficile à manier - comme en France - , elle tente des réformes. Seulement son style autoritaire, décidé, non concerté, manichéen, s'adapte mal à la logique de l'Education. Elle rentrera bien vite dans le rang après avoir supprimé les distributions gratuites de lait aux enfants, décision symbolique qui lui aliénera la presse et l'opinion. En elle-même, la décision était peu importante budgétairement, mais elle lui enseignera une chose : ne pas risquer son crédit sur des détails...


Les victoires

L'Angleterre des années 70, il est parfois bon de le rappeler, vit une crise sans précédent. Inflation à deux chiffres, chômage en hausse constante, productivité faible, croissance lamentable, blocages syndicaux très nombreux et violents... Le gouvernement conservateur Heath s'effiloche peu à peu et finit par perdre les législatives face aux travaillistes en 1974. Heath sera mis en minorité à la fin de l'année par l'aile droite, partisane d'une refondation de la politique conservatrice. C'est Margaret Thatcher qui prend le contrôle du parti et devient le leader de l'opposition. Les gouvernements travaillistes de Wilson et de Callaghan n'arrivent à rien... L'hiver 78-79 voit des grèves à répétition, un chaos social se mettre en place. Avec un programme prudent mais déterminé, Margaret Thatcher emmène les conservateurs à la victoire. Pour trois mandats, Mrs Thatcher gouvernera le Royaume-Uni

Lors du premier mandat, elle se contentera d'appliquer une politique proche du monétarisme : contrôle de l'inflation, liberté des changes, dénationalisations très partielles et progressives, baisses d'impôts. Les résultats sont catastrophiques : l'inflation ne faiblit pas, l'économie continue sa chute. Les conservateurs exigent un retournement de politique. La chance de Thatcher, ce sera l'initiative virile et intempestive d'une poignée de militaires argentins. En envahissant les Falkland, ses 1600 habitants, ses 60 000 moutons, les argentins vont donner de l'air au gouvernement Thatcher. La nation galvanisée par ce combat contre une dictature va se mettre derrière la Prime minister et le rapide succès des britanniques contre la junte argentine donnera le sursaut de popularité nécessaire au cabinet. En plus, la situation économique s'arrange au cours de l'année 1983. Les travaillistes ratent leur campagne et les conservateurs l'emportent largement. Le second mandat, marqué par des dénationalisations, une politique d'accession à la propriété pour les classes moyennes et un développement sans précédent du secteur financier de la City, sera un succès politique et économique. Il sera aussi le moment où elle brisera la puissance syndicale : après avoir détricoté les droits syndicaux au cours du premier mandat, elle écrasera méthodiquement les mineurs en grève. Ceux-ci, qui portent une responsabilité certaine dans leur propre échec, par leur trop grande violence notamment, ne seront plus à mêmes, passé 1984, de s'opposer. En 1987, elle sera réélue largement. Le troisième mandat sera celui de la chute. Son autorité se transforme en autoritarisme : elle veut remplacer les impôts locaux par une taxe unique payée par chaque personne (325 livres). Le caractère scandaleusement injuste de cet impôt choque tout le milieu politique et médiatique. Elle s'entête tellement qu'une fronde menée par un ancien ministre de la défense viré suite à une affaire de ventes d'hélicoptères, parvient à l'abattre.


Inséparables

Depuis 1990, elle hante (de moins en moins il est vrai), les cénacles conservateurs et s'enferre dans une attitude de plus en plus extrême qui ne lui fait pas honneur. La vraie question intéressante est celle de son bilan. Thiériot, libéral, ne cache pas la sympathie qu'il porte à Mrs Thatcher. C'est à la fois l'atout et le défaut de ce livre. Il est difficile, pour des raisons idéologiques, de dresser un bilan de l'action thatchérienne, tant les avis sont contrastés à son encontre. Ce livre tente l'équilibre et rappelle certaines réalités trop souvent oubliées : elle ne privatisa ni British Rail, ni le NHS (système de santé). Le sous-investissement que sa politique d'économies budgétaires entraînait mécaniquement la place selon moi néanmoins comme une des responsables des difficultés de ces deux secteurs. Mais elle n'est pas la seule, les questions étant trop complexes pour être traitées ici. Au niveau économique, elle fit passer une société industrielle en crise à une société tertiaire, financiarisée. L'apport économique est réel. Mais les coûts sociaux engendrés ont trop souvent été sous-évalués par Thatcher elle-même. Au plan des affaires étrangères, son opposition à l'URSS et son alliance avec Reagan ont contribué à accélérer la chute du communisme. Mais ils ont aussi resserré les liens diplomatiques et militaires entre les deux rives de l'atlantique, aux dépens de l'Europe. Le Royaume-Uni d'aujourd'hui, attirant, moderne, dynamique n'aurait jamais pu être sans Mrs Thatcher. Sa réussite globale cache cependant d'immenses lacunes, dans les services publics et dans la condition sociale des plus pauvres. John Major, et surtout Tony Blair, ne mettront pas en cause l'héritage thatchérien, mais l'adouciront, l'infléchiront. Cela n'empêche pas le lecteur de refermer ce livre en pensant que le Roayume-Uni d'aujourd'hui est encore celui de Madame Thatcher. Et ce pour longtemps encore.




PS : un défaut irritant dans ce livre, l'absence probable de relecteurs à l'oeil avisé. De nombreuses fautes de frappe, d'accord des participe passé, mais aussi des erreurs factuelles entachent à mon sens le professionalisme de cet ouvrage : une coupe du monde de foot en allemagne en 1988 (?), la mort de Reagan en 2002 (alors qu'il est décédé en 2004), où la mention d'un Président Helmut Schmidt (Chancelier eût été correct). Sinon, le livre se lit très bien, l'auteur a une belle plume et il est agréable de voir figurer quelques mots et expressions littéraires.
Par Ibarrategui
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Mardi 4 décembre 2007 2 04 12 2007 23:31
En ce début décembre, les longues soirées permettent à la fois la lecture et surtout l'écriture de ces chroniques sans prétention. Première recension du mois de décembre, déjà... J'avais acheté ce livre il y a quelques années, et il traînait depuis d'étagère en carton, attendant que mon regard daigne se porter sur lui. Redécouvert lors de réagencements récents de mes bibliothèques surchargées, il m'a occupé ce week-end. Intéressant de voir à quel point notre culture historique moyenne méconnaît des pans entiers de l'histoire mondiale. Faiblement intéressé en principe par l'histoire des pays sud-américains, j'ai beaucoup appris ici sur la Bolivie, mais aussi sur son continent.
Car si l'on voulait compiler les maux de l'Amérique latine en un seul volume, c'est bien l'histoire de la Bolivie qu'il faudrait relater. Dans ce pays plus grand que la France mais peuplé d'à peine 9 millions d'individus, se trouvent toutes les caractéristiques les plus saillantes du mal sud-américain. En vrac : l'échec des civilisations indiennes à résister à l'impérialisme espagnol, le pillage permanent des richesses minières, l'oscillation permanente entre une démocratie corrompue et des régimes militaires violents, le sous-développement chronique, la drogue, la défaite permanente face à l'étranger, etc...


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Christian Rudel, grand reporter, et amoureux de ce pays, dépeint en 250 pages le mal latino-américain par son exemple le plus saillant. L'histoire bolivienne est une litanie de drames, de catastrophes, de massacres, de guerres perdues et de dictatures sanglantes. Avant l'arrivée des espagnols, l'empire local dit de "Tihuanaco" s'était effondré de lui-même, après avoir brillamment rayonné sur toute une partie des Andes, plus étendu que ses successeurs incasiques. Ceux-ci vaincus par les Conquistadores, le champ était libre pour l'assouvissement de la soif ibérique de richesses. Les mines d'argent du Potosi firent un temps la gloire de ces régions : la ville de mineurs qui se développa près des filons d'argent les plus accessibles du monde connu devint rapidement une des villes les plus peuplées au monde, avant de décliner plus rapidement encore suite à l'épuisement des principales veines du précieux minerai. Le sous-sol recelait cependant bien d'autres ressources : pétrole, gaz, bismuth, mercure ou étain constituaient de belles bases pour un éventuel développement. Sauf que cela ne se produisit jamais.

L'indépendance acquise par les Bolivar, Sucre et San Martin, le Haut-Pérou devint alors la Bolivie (en hommage au premier cité), sa capitale se rebaptisa Sucre et San Martin parvint quelques années à en faire la puissance majeure du centre du continent, annexant même quelques années durant le Pérou tout entier. Mais bien vite sa faiblesse démographique et économique en firent une proie de choix pour ses voisins : lâchant ici 200 000 km² au Brésil suite à une vente qui enrichit le dictateur au pouvoir, lâchant là 120 000 km², son accès maritime et quelques mines au Chili suite à une guerre désastreuse, se perdant dans des conflits inutiles face au Pérou ou au Paraguay,... La Bolivie perdit de nombreux atouts économiques et se retrouva dans la difficile position qui est la sienne : enclavée. A sa décharge, la Bolivie héritait d'un territoire mal défini par l'ancienne puissance coloniale, confrontée à de dynamiques voisins (La Plata, Santiago, Rio) qui n'hésitèrent pas à corriger brutalement les frontières boliviennes. La population peu importante grévait les capacités de résistance de la nation face à des adversaires qui disposaient tous d'un flux continu d'immigrants. Alors que le Chili, l'Argentine, et dans une moindre mesure le Brésil, sont des nations semi ou quasi européennes, la Bolivie garda une forte identité indienne et métisse. En conséquence, sa puissance relative s'affaiblit de plus en plus au cours du temps. Et son sous-sol constituait un appât de choix pour les agressives dictatures militaires voisines. Pour ne rien arranger, elle connut une série de dirigeants catastrophiques, au carrefour de son histoire, qui la menèrent dans l'ornière. On les appellerait plus tard "Caudillos barbares". Je passe sur celui qui éleva son cheval à de hautes fonctions, et qui fit fusiller sa chemise avant de vendre une partie du territoire national, tant il paraît caricatural. Le lecteur peut presque se croire plongé dans les affres du San Theodoros cher à Hergé. En résumé, le XIXe siècle, et c'est relativement méconnu, fut un temps de redistribution territoriale en Amérique du Sud : la Bolivie en fut l'une des principales victimes avec son voisin, le Paraguay. Coïncidence ou pas, ces deux états étaient les plus indiens, les moins européanisés et les seuls enclavés...

Laguna-CatrapaBolivie.jpg Un paysage bolivien


Cependant, les richesses de son sous-sol élevèrent des "barons de l'étain" parmi les hommes les plus riches du monde. Mais ça ne fit rien pour améliorer la terrifiante condition de vie des indiens, mineurs de fond et esclaves des grands propriétaires. Un rapport de 1941 constitue un terrible rappel de ce que vivaient alors les infortunés mineurs : boyaux humides, irrespirables, chauds (60°), montagnes froides, hautes (4 à 6 000 mètres), taudis pour seules habitations, espérance de vie réduite...
Lorsqu'au XXe siècle, le pays chercha à reconquérir son indépendance économique, cela tourna malheureusement à la farce sanguinolente des dictateurs Barrientos, Banzer et Garcia Arce. Ce dernier se signala en ajoutant aux maux de la Bolivie le narco-traffic et la production de cocaïne.

Ce tableau particulièrement sinistre, ce pays parmi les plus pauvres du monde, ne sont guère réhaussées par la somme des atrocités subies par les peuplades indiennes, qui là comme ailleurs, eurent à subir les maux d'un continent. On comprend mieux, à la lumière de ce petit livre particulièrement sombre, à quel point l'histoire pèse sur ce pays - Evo Morales en est le dernier avatar - et plus généralement sur l'Amérique latine. La voie du progrès sera malaisée à trouver...

Un ouvrage sans prétentions, mais éclairant. Une première introduction à l'Amérique du sud bien utile...Divisé en deux parties, il rappelle de manière synthétique les principales caractéristiques du pays. Je regrette juste la faiblesse de la cartographie, clairement insuffisante et l'inclusion d'un chapitre touristique en fin de volume. Une lecture valable cependant.
Par Ibarrategui
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