Qu'est ce?

Biblio-infinie, un micro blog sans prétention aucune (comme le titre l'indique si bien)... et où je commenterai sans compromission ce que je lis! Fonctionne en courant alternatif selon mes disponibilités (je ne commente en fait que quelques lectures, choisies selon des critères complètement aléatoires et variables).

Littérature, histoire, essais, bref des recensions au fil des lectures... Peu de place cependant au buzz  et aux sorties à la mode. Il existe suffisamment de promoteurs dans les médias pour que je n'agglutine pas ma voix au concert des épiciers.

Place aux avis d'un citoyen aspirant "honnête homme" (c'est moi!), pur produit de notre beau système universitaire français qui fonctionne si bien, que le monde entier nous envie, qui forme tant de grands esprits et tout, et tout, et tout...

Bonne lecture!
Lundi 4 février 2008
Certains livres prennent peu de temps à lire. Soit par leur taille, soit par l'avidité que le lecteur déploie pour en venir à bout. D'autres sont des livres-monde, d'immenses monuments dont même le plus passionné des lecteurs mettra plusieurs semaines pour en venir à bout. C'est le cas du livre du jour. Je connais peu d'ouvrages qui m'auront demandé un tel effort, soutenu, alors même qu'ils me passionnaient. D'Alexandre à Actium, de l'historien britannique Peter Green, est un défi, une gageure. Comment parvenir à résumer trois siècles d'histoire, politique, militaire, diplomatique, économique, culturelle, scientifique, artistique, littéraire en 700 pages bien tassées? Le livre débute avec la mort d'Alexandre à Babylone et s'achève lors du triomphe d'Octavien, futur Auguste, sur ses derniers rivaux, Marc Antoine et Cléopâtre. Soit une histoire qui se déroule entre -323 et -31. Imaginez la même chose de 1700 à nos jours, ou de la découverte de l'Amérique à la Révolution Française. Vous voyez tout de suite l'ampleur du pari. Comme l'excellent livre d'Edouard Will, Histoire politique deu monde hellénistique, Green aborde les affres diplomatico-militaro-stratégiques d'un temps qui vit l'apogée de la puissance hellénistique puis son déclin et sa disparition, sous les coups répétés de l'impérialisme romain. Mais il va plus loin. Parle des sociétés, des économies, des arts et lettres, des sciences. Il traite de ce temps comme un tout. Et le moins que je puisse dire, c'est qu'il s'en sort admirablement. Je ne suis pas un fin connaisseur de l'Antiquité. J'ai beaucoup lu d'ouvrages sur la République romaine et son dernier siècle, mais mon regard n'a jamais eu l'occasion de porter ailleurs. Grâce à Peter Green, mon esprit est déjà plus éclairé.


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Je saluerai d'abord le très bon travail de mise en forme réalisé par les éditeurs français. L'admirable collection Bouquins est coutumière du fait. Une chronologie très complète, un dictionnaire des personnages, 300 pages de notes de bas de page, une bibliographie riche et un index bien pensé encadrent les 37 chapitres du livre et les complètent le mieux possible. Car soyons honnêtes, cet âge de l'humanité est tombé dans un relatif oubli. Notre civilisation retient mieux les balises de cette époque que son contenu, l'épopée glorieuse du jeune conquérant macédonien et la terrible guerre civile romaine. Par le talent des historiens antiques (Polybe, Plutarque, Tite-Live) et par celui des dramaturges modernes (Shakespeare notamment), les moments les plus marquants de l'histoire de la fin de ce temps nous sont restés. César, Antoine, Octave-Auguste, Cléopâtre sont demeurés dans les mémoires collectives occidentales. Mais qui se souvient encore de Ptolémée Ier, d'Antiochos III, d'Eumène de Pergame ou de Mithridate VI du Pont? Les siècles ont recouvert d'une épaisse poussière la plupart des évènements de ce temps. Un lecteur contemporain pourrait s'imaginer que cette période n'a que peu d'intérêt : pas de conquérants mythiques, pas d'aventures formidables aux confins du monde connu, pas de lutte à mort pour le contrôle d'un empire mondial, etc... Et pourtant, aux niveaux socio-culturels et artistiques, cette période est une des plus fascinantes qui soit. Peter Green, sans trop appuyer dessus, identifie des ressemblances troublantes entre cette période et la nôtre, traçant ainsi des parallèles surprenants entre le monde hellénistique et les temps immédiatement contemporains : équilibre des puissances, conservation et appropriation permanente d'un immense patrimoine classique, repli de l'individu sur lui-même - du citoyen grec ultra-politisé d'Athènes à l'ego épicurien, stoïcien ou platonicien aux préoccupations métaphysiques et individualistes.

Il est particulièrement difficile de résumer une telle oeuvre. Ce serait pour moi retracer la destinée des peuples hellénistiques durant trois siècles. Je vais essayer de reprendre les points qui m'ont paru les plus saillants. Peter Green va plus loin ici que la stricte (et ennuyeuse) litanie des évènements politiques et militaires. Il consacre, pour chaque partie, deux ou trois chapitres au cadre historique avant de plonger plus avant dans des approches thématiques, sociétales, économiques ou philosophiques. Il faut dire que ce temps est particulièrement complexe à comprendre. Suite à la mort prématurée d'Alexandre le Grand, ses généraux, les Diadoques (du grec Diadochoi, les successeurs) se déchirent rapidement. D'un côté ceux qui veulent prendre le contrôle de tout l'Empire, de l'autre, ceux qui leur résistent. Successivement, les tenants de l'unité de l'Empire d'Alexandre sont éliminés, dans une sorte de jeu mécanique, par leurs rivaux. Le système hellénistique est avant tout une recherche d'équilibre politique. Perdiccas, Eumène, Antigone le Borgne puis, plus tardivement, Lysimaque périssent d'avoir voulu élever leur puissance au-dessus des autres. Un peu comme les empires continentaux depuis le XVIIIe siècle ont été vaincus par la coalition de leurs potentielles victimes (France napoléonienne, reichs bismarckiens et hitlériens, URSS -même s'il n'y eut pas de défaite militaire-). De cette période d'intenses bouleversements naissent trois ensembles : la Macédoine originelle d'Alexandre, qui rayonne du Bosphore jusqu'aux cités grecques ; le Moyen-Orient et l'Asie mineure, ensemble hétérogène et immense aux mains des descendants de Séleucos (les Séleucides) ; l'Egypte des Ptolémées. Au vaste combat que mènent ces trois ensembles à peu près stables s'ajouteront au fil du temps les vélléités d'indépendance des cités grecques - toujours vaincues, mais jamais résignées - ; l'émergence de la puissance commerciale de Rhodes ; celle d'un nouveau royaume, créé un peu par hasard et suffisamment habile et riche pour s'étendre et rayonner culturellement, à savoir Pergame ; et enfin, suite à ses victoires sur sa rivale carthaginoise, l'apparition et l'expansion infinie de l'impérialisme romain.

Je n'entrerai pas dans les détails historiques qui marquèrent ces trois siècles. Pour résumer, je dirais que les trois grands royaumes existèrent de manière stable durant une bonne partie de la période. Ils avaient fort à faire avec les invasions de barbares, les révoltes d'Athènes, des Achéens ou de Sparte, leurs propres conflits, l'émergence subite de Pergame, Rhodes ou, vers la fin, de la Judée. Mais ils étaient tous trois trop faibles pour résister à la machine romaine. Elle se mit en branle vers le début du IIe siècle avant Jésus-Christ et les royaumes hellénistiques ne purent lui résister. La Macédoine tomba la première, victime de ses vélléités conquérantes sur les cités grecques. Les Séleucides s'épuisèrent dans des campagnes à l'est, en Asie mineure, en Egypte et, après avoir été repoussés par Rome, leur empire se désagrégea jusqu'à disparaître. Les ptolémées furent les derniers à résister, sous l'égide de Cléopâtre VII. A Actium, c'en était fini pour l'Egypte indépendante. Les romains avaient en outre hérité de Pergame et vaincu Mithridate, roi du Pont, et dernier rival de valeur qu'ils connurent avant l'Empire. Le triomphe du système républicain et élitaire romain sur des monarchies beaucoup trop liées à la valeur ponctuelle de ceux qui les dirigent est d'ailleurs à mon sens une des clés de la période. Les Cités disparurent suite à leurs luttes acharnées et à la réappartion de grandes monarchies. Celles-ci ne purent rien face à l'admirable stabilité politique, aux mérites et aux talents d'une élite plurielle et relativement ouverte (comparé aux dynasties grecques bien sûr). Je vois ici une fracture entre systèmes politiques particulièrement enrichissante intellectuellement : dépassées par les monarchies géantes et par leurs faiblesses internes, les Cités grecques furent un moment de l'histoire du monde méditerranéen. La République romaine et l'Empire qui en découla furent la solution à l'éternel recommencement des grandes monarchies, scandé par l'irruption de tel ou tel conquérant et par le déclin inéluctable que suppose un système absolutiste, lié à la valeur de son monarque. Ce fut un réel saut qualitatif de l'histoire humaine, le passage à autre chose. Un empire universel qui irriguerait bien après sa disparition les pensées et les politiques humaines.
Je dresse ici un rapide panorama de l'histoire de ce temps. Il ne saurait évidemment remplacer la narration de Peter Green. Il produit des efforts méritoires pour rendre ce temps un peu plus clair aux yeux du lecteur. Il n'y parvient pas toujours : les affres dynastiques des Ptolémées - qui portent tous le même nom et se marient entre eux en permanence - ou des Séleucides sont très complexes. Et même le meilleur vulgarisateur s'y perd parfois.

Ne parler que de politique et de diplomatie serait passer cependant à côté du meilleur de ce livre. Peter Green balaie tous les champs sociaux de l'âge hellénistique. Au gré, évidemment, de nos sources, parfois lacunaires. Les royaumes indo-bactriens en Perse et en Inde sont par exemple rapidement expédiés, faute de documentation suffisante. Les descriptions de la société sont toujours remises dans le contexte des sources : telle archive du désert égyptien ne suffit pas à émettre une généralisation sur la civilisation hellénistique en son ensemble ; le jugement d'une oeuvre artistique se construit parfois sur des données particulièrement fragmentaires et incomplètes. Cependant, le lecteur néophyte peut se faire une bonne idée des sociétés grecques, ou tout du moins des modes de pensée des classes supérieures. Il est de toute manière difficile de savoir réellement, faute de documentation, ce que vivaient, ce que pensaient, ce que ressentaient les paysans ou les esclaves de ce temps.

pergame-site.jpg Emergence d'une monumentalité inhumaine, ici à Pergame

Je me rends compte qu'il m'est difficile de parler de ce livre sans essayer d'en détailler l'ensemble des considérations. Je vais donc utiliser queques exemples. L'individu grec classique, celui de l'Athènes, de la Sparte du IVe siècle, était un citoyen. Inclus dans la politique de sa collectivité de taille limitée, il participait à la vie de la Cité et exerçait des fonctions au plus haut niveau. Avec l'extension démesurée du monde grec, la naissance de monarchies immenses, l'individu perd sa place de citoyen. Confronté à l'arbitraire du pouvoir absolu, il se replie sur une sphère intime et métaphysique. De là naissent des philosophies peu politisées, de retrait du monde, comme l'épicurisme. Ou des pensées du consentement aux choses telles qu'elles sont, des conservatismes, comme le stoïcisme. Ne pouvant plus participer à la politique de son Etat, ne pouvant plus influer sur la dimension collective, l'homme revient à la sphère privée. L'art qui découle de cette tendance sociale en est le témoin : piéces de théâtre neutres politiquement, aux formes identiques et aux thèmes répétitifs - contrairement aux tragédies classiques -, philosophies individualistes, absence d'innovation et de recherche de la rupture (ou de la Révolution). Certaines explications de Green sont lumineuses. Il compare par exemple l'architecture classique athénienne et celle de Pergame, profondément hellénistique. Les ressemblances apparentes entre les deux sont en fait des illusions. Là où l'architecture et l'urbanisme athénien intégraient le citoyen dans des structures de taille humaine, aux fonctions politiques et sociales bien établies, Pergame verse dans le gigantisme, la monumentalité coupée de la vie sociale de la cité et du royaume. Les monuments de ce temps n'ont plus de rapport avec l'individu. Ils sont le témoin de l'aspiration à la puissance des monarques. Ils témoignent de la grandeur d'un Etat, pas de la cohésion d'une collectivité. Le colosse de Rhodes, le phare d'Alexandrie, comme la plupart des merveilles de l'Antiquité datent de cette époque. Elles produisent un effet d'écrasement finalement peu éloigné de ce qu'évoquent les productions des grands Etats contemporains (on pense notamment aux réflexions de Speer sur l'architecture pendant les années 30, au gigantisme stalinien, etc...). L'architecture n'a plus de fonction politique démocratique, mais un rôle de représentation, de prestige. Le retrait de l'individu de la sphère publique est consacré par la production de ce temps. Que faire dans un monde qui vous échappe? Trouver l'harmonie, l'ataraxie, l'absence de douleur dans une vie privée éloignée de toute préoccupation immédiatement collective. La production de ce temps est la conséquence logique de la dépossession politique de l'individu.

L'essor de l'épicurisme, philosophie présentiste, en est une autre illustration. Vivre sans douleur, dans l'instant, sans recherche inutile sur ce qui fut ou sur ce qui sera, hors des réalités politiques, voilà bien un leitmotiv de ce temps (et du nôtre?). L'épicurisme originel n'est pas une recherche du plaisir, c'est une recherche de la spontanéité, de l'absence d'émotions, de la vie telle qu'elle se présente. Nulle contestation ne peut en naître. Et ses disciples ne nuisaient aucunement aux monarques de ce temps. Le stoïcisme connut pareil développement mais pour d'autres raisons. Profondément conservateur, délié des obligations politiques idéales de Platon, il est avant tout un consentement au monde. Une acceptation des charges qui pèsent sur l'individu. Faite d'honneur, d'austérité, de morale, cette philosophie insistait sur l'acceptation du monde. Et consacrait l'univers présent sans lui donner de transcendance. Le terrain était d'ailleurs préparé pour l'émergence d'une philosophie transcendante, d'une religion donnant un cadre plus clair que ces deux philosophies individualistes : le christianisme. C'est un des autres fondements de ce temps : la religion y est peu présente. Par habitude, on continue à révérer les personnages divins, mais ceux-ci sont le plus souvent considérés comme d'anciens humains mythifiés dans les temps ancestraux. Et ils sont finalement comparables aux surpuissants monarques des royaumes hellénistiques, que l'on idôlatrera comme on adorait les vieilles Artémis et Athéna, les anciens Poséidon et Apollon. Des cultes de la personnalité démesurés émergent dans ce monde désenchanté. N'y a-t-il pas là encore des proximités avec les temps contemporains?

J'ai essayé ici de donner quelques illustrations de la portée intellectuelle de cet ouvrage. Je ne suis pas persuadé d'y être parvenu. Mais que mon lecteur en soit assuré, je tiens cette histoire de l'âge hellénistique pour un des plus stimulants, un des plus passionnants livres d'histoire qu'il m'ait été donnée de lire. Et ce même si certains passages demandent une attention particulièrement soutenue : je pense notamment au chapitre sur les mathématiques, ou à celui portant sur les sciences de ce temps. Néanmoins, accessible à l'honnête homme, solidement charpenté pour le spécialiste (les notes de bas de page sont à cet égard fascinantes), ce livre est la clé d'entrée idéale pour qui veut mieux comprendre le monde antique... et même le nôtre.

Par Ibarrategui - Publié dans : Histoire
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Mardi 29 janvier 2008
Parfois, j'achète des livres, je les commence, et je les abandonne sans les finir. Quelques temps plus tard, alors que le souvenir des pages lues s'estompe dans ma mémoire, j'y reviens. Sans trop me rappeler pour quelles raisons j'en ai interrompu la lecture. Parfois, cela aboutit à de vraies surprises : pourquoi donc n'ai-je pas fini? D'autres fois...hum... et bien je réponds sans vrais problèmes à cette question. C'est le cas du livre du jour. Arrêté autour de la centième page et jamais repris, en 2005, j'ai décidé, près de trois ans plus tard, de le lire enfin intégralement. Nous voici plongés dans une histoire d'espionnage, de contre-espionnage, de manipulation diplomatico-militaire en pleine seconde guerre mondiale. L'enjeu : la destinée de l'Europe. Les moyens : secrets, dissimulés pendant soixante ans par le Royaume-Uni. Les protagonistes : les dirigeants britanniques et nazis. L'affaire : le départ  vers l'Angleterre, inexpliqué, solitaire, du bras droit de Hitler, Rudolf Hess, en plein conflit. Ces quelques éléments paraissent prometteurs. Paraissent seulement.

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Martin Allen a entrepris ici une enquête longue de deux ans dans les archives anglaises et allemandes afin de trouver une réponse à la question jamais élucidée : pourquoi Rudolf Hess est-il parti en Ecosse en mai 1941? Pendant les quarante-six ans que dureront sa détention, jusqu'à son suicide à la prison de Spandau en 1987, Hess se taira. Aucun officiel britannique ne dérogera à la version officielle et commune : Hess, devenu fou, est parti de son plein gré négocier la paix seul avec Londres. Sauf que la vérité est beaucoup plus compliquée que cela. Et malgré ses efforts méritoires pour déméler l'écheveau de ces tractations secrètes, Allen ne parvient pas totalement à les éclaircir. La faute à un style oscillant entre le récit historique et le romanesque mal maîtrisé. Il ne cède certes pas à la tentation de raconter d'éventuels dialogues imaginaires. Il n'ajoute rien à ses sources. Mais il va d'un interlocuteur à l'autre, va en avant, revient en arrière, complexifiant inutilement son propos. En outre, pour des raisons d'accès aux sources, certains éléments restent dans l'ombre (jusque 2017). Et le lecteur moyennement concerné par la suite concrète d'évènements qui poussèrent Hess à se jeter dans la gueule du loup s'ennuira vite. Ce fut mon cas. Cependant, je vais essayer de résumer ce que j'ai compris de cette opération.

Rudolf Hess, présent en filigrane dans ce livre, est un des premiers compagnons de Hitler. Fils d'un marchand ruiné par la guerre, aviateur en 14-18, il rejoint rapidement le parti nazi. Devenu un des proches du futur Führer, il fait partie du putsch raté de 1923 qui envoie à la forteresse de Spandau le leader nazi. Il l'y accompagne et contribue à la rédaction de Mein Kampf. Il ne joue d'ailleurs pas seulement un rôle de secrétaire, mais contribue activement à l'élaboration des éléments géopolitiques de la doctrine national-socialiste. En effet, Hess est un élève du professeur Haushofer, père de la géopolitique allemande, théoricien du Lebensraum et de l'avènement des grands empires continentaux. Hitler en reprend les grandes lignes pour rédiger les passages qui concernent la politique extérieure du futur Reich. Quelques années plus tard, Hitler devient Chancelier. Histoire connue. La marche à la guerre, l'annexion de l'Autriche, des Sudètes, de la Pologne, du Danemark, de la Norvège, des Pays-Bas, de la Belgique, la victoire contre la France. Fin 1940, l'Allemagne domine le continent. Le Royaume-Uni, seul en guerre, dirigé par l'inflexible Churchill, continue seul le combat. Les nazis essaient, par des biais détournés, d'ouvrir des négociations concernant une éventuelle paix. L'Angleterre refuse. Cependant, la stratégie anglaise ne peut, à elle seule, renverser la puissance germanique. Il lui faut attendre l'entrée éventuelle dans le conflit des USA ou, pourquoi pas, de l'URSS. Les villes anglaises sont bombardées, le contrôle de la Méditerranée et celui du Moyen-Orient tiennent à quelques fils fragiles, la victoire paraît lointaine. Les allemands misent sur le découragement de leur dernier ennemi. Au coeur des services de renseignement britannique naît alors un projet particulièrement audacieux : faire croire aux allemands qu'une faction pacifiste va bientôt renverser Churchill et les durs du gouvernement à la Chambre.

Pour quelles raisons naît cette stratégie secrète? Depuis juillet 1940, les allemands n'ont cessé de faire comprendre à leurs interlocuteurs neutres (les diplomates en poste en Suède, la Croix-Rouge) qu'ils sont prêts à de nombreuses concessions à l'ouest pour avoir les mains libres à l'est - et ainsi attaquer l'URSS. Les anglais ont tout intérêt à faire croire aux allemands qu'ils désirent la paix. Cela permettrait de détourner l'Espagne d'une éventuelle entrée en guerre aux côtés de l'Axe - qui provoquerait immanquablement la perte de Gibraltar - ; cela permettrait aussi d'empêcher l'Allemagne d'envahir le Moyen-Orient et de tarir ainsi les approvisionnements pétroliers britanniques. La population anglaise, galvanisée par la résistance churchilienne, mais durement éprouvée par les attaques allemandes, ne saura rien de cette opération d'intoxication. L'objectif des anglais est donc de pousser les nazis à croire qu'une faction pacifiste, au demeurant inexistante, s'apprête à remplacer le gouvernement au pouvoir. Et qu'une partie de la famille royale est impliquée. Les services de renseignements de Sa Majesté utilisent le frère cadet du roi, le duc de Hamilton, l'ambassadeur d'Angleterre en Espagne, Samuel Hoare, vieux rival de Churchill, ainsi que Lord Halifax pour faire accroire leur version. Suivent des manipulations embrouillées des deux côtés. Au printemps 1941, la situation ne s'est pas éclaircie. L'Irak, victime de l'agitation nationaliste arabe, semble pouvoir, durant quelques jours, passer du côté de l'Axe ; la Yougoslavie et la Grèce sont tombées aux mains des nazis ; l'ancien Prime minister Lloyd George conteste les choix stratégiques et diplomatiques de Churchill à la Chambre ; la Luftwaffe a intensifé ses bombardements des villes anglaises. Apparemment fragilisée, l'Angleterre paraît mûre pour cette paix à laquelle Haushofer, Hess et Hitler aspirent tant. Par des canaux diplomatiques, les services secrets anglais font croire que la faction Halifax-Hoare-Hamilton s'apprête à s'emparer du pouvoir. Une réunion secrète est organisée entre un émissaire allemand et les pseudo-pacifistes britanniques.

A la mi-mai 1941, les anglais attendent le représentant allemand, sûrement un des proches de Hess, en Ecosse. Ils n'ont aucune idée de l'identité véritable de celui qui va venir évaluer les possibilités de paix. Car pendant ce temps, Hess, probablement en accord avec le Führer, a décidé de mener lui-même les négociations. Son poids politique, son importance devront enlever, dans son esprit, leurs dernières craintes aux pacifistes anglais et les pousser à agir, à renverser Churchill et à signer la paix. Car l'opération Barbarossa contre l'URSS, programmée depuis décembre, reportée suite à l'invasion de la Yougoslavie, ne peut plus être annulée. Staline sera prêt en 1942. Pour l'emporter, il faut attaquer en 1941... Hess quitte l'Allemagne seul, à bord d'un avion... A son arrivée, les anglais sont estomaqués. Ce n'est absolument pas l'homme qu'ils attendaient. Les voilà avec un poids encombrant sur les bras. Et la nouvelle se répand rapidement dans les journaux de Londres. La pseudo-faction de paix se dissout d'elle-même : l'intoxication des nazis a porté trop loin. Hess est fait prisonnier, interrogé. Hitler, sans nouvelles de lui, le déclare fou, arrête ses proches collaborateurs, comme Hess lui avait proposé de le faire en cas de piège anglais. Cependant, les conséquences du voyage de Hess sont moins graves pour les britanniques que prévu : les allemands s'attaqueront à l'URSS le 22 juin 1941, creusant leur propre tombe dans les steppes orientales.

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Après guerre, Hess sera jugé par le procès de Nuremberg et condamné à la prison à perpétuité. Il ne parlera jamais des raisons tangibles qui l'ont poussé à partir seul en Angleterre. Les autres témoins nazis de l'affaire ne pourront pas parler : Hitler et le professeur Haushofer suicidés ;  le fils Haushofer - qui fut la clé d'entrée des anglais auprès du sommet de l'Etat nazi - exécuté par la SS en avril 1945 pour sa participation au complot contre le Führer en août 44. Allen semble d'ailleurs accuser ses compatriotes d'avoir maquillé le meurtre du professeur Haushofer en suicide (les historiens sont en net désaccord entre eux à ce sujet). Du côté britannique, on taira cette entreprise à moitié ratée d'intoxication : les soviétiques, soupçonneux, auraient tiré un trop grand avantage politique de la révélation de ces fourberies bien peu en accord avec la geste churchillienne de la résistance absolue. L'histoire ne sera donc révélée que bien après le suicide de Hess (1987). Par Martin Allen.

L'historien anglais n'est pas un écrivain. Dommage qu'il s'abandonne à des descriptions littéraires. Elles sonnent particulièrement faux et nuisent à la lecture. Ce serait pêché véniel si des erreurs historiques graves ne s'étaient greffées au récit : Allen parle d'application de la politique extérieure nazie en 1930 (trois avant l'accession de Hitler au pouvoir), semble placer Bakou en Bessarabie, parle du Drang nach osten contre l'Ottoman... Je soupçonne le traducteur d'avoir mal fait son travail, tellement ces trois passages sont alambiqués. Cela dit, le lecteur peut s'interroger sur le niveau d'un livre qui allie pseudo-romanesque de bas-étage, erreurs factuelles et obscurité du propos. Allen passe trop vite à mon sens sur les raisons essentielles qui expliquent le départ de Hess pour l'Angleterre, à la plus grande surprise des instigateurs du plan eux-mêmes : la lutte des chefs, cette concurrence effrénée entre hiérarques, la faiblesse psychologique de Hess (qui n'est pas qu'une simulation à destination de ses geôliers de Spandau - cf. les mémoires de Speer), l'aveuglement des nazis sur les conséquences à l'étranger de leur politique, leur profonde incompréhension des enjeux stratégiques à terme, etc... Je m'interroge d'ailleurs au final sur le sérieux réel de ce livre : les archives ne pouvant être explorées avant quelques années, je me demande si nous n'aurons pas un remake du livre, avec des éléments supplémentaires. Allen a ici essayé de prouver que l'Angleterre avait réussi à manipuler le IIIe Reich pendant la guerre. Il juge, dans un final assez ridicule, "qu'il est des secrets qu'il vaut mieux ne pas ravir au passé". Je ne vois sincèrement pas ce que le fait que le Royaume-Uni ait su se jouer des nazis pendant la guerre, pour sauver son empire - et sa peau -, peut avoir de terrible aujourd'hui. Le secret pouvait être justifié durant le conflit et dans l'immédiat après-guerre. Mais maintenant que tous les protagonistes sont morts, il était justement temps d'éclaircir ce passage trouble de l'histoire de la seconde guerre mondiale. Et ce livre tente de le faire : l'enquête est réalisée, la monographie à peu près convaincante, l'objectif à moitié atteint. Au final... décevant.


Par Ibarrategui - Publié dans : Histoire
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Jeudi 24 janvier 2008
Les éditions Fides, une maison québecoise, ont passé un accord, voilà quelques années, pour assurer la traduction d'une partie de la collection "biographies" de Penguin Books. Ces livres, vendus assez cher n'ont apparemment pas trouvé leur public en France. Les stocks d'invendus ont été vendus à "Bookan", un magasin de livres discount. C'est là que j'ai trouvé cet ouvrage, que je cherchais depuis un moment, ayant plusieurs fois hésité à le commander par internet. Après coup, je me rend compte que j'ai bien fait d'attendre, car ça n'en aurait pas valu le coup. Non que le livre soit mauvais, loin de là. Mais il fait 140 pages, avec un interligne large et des gros caractères... Il s'apparente plus à un long reportage qu'à un vrai livre d'histoire. J'espérais et je recherchais quelque chose de plus étoffé. Néanmoins, sa lecture ne fut pas inutile. Auchincloss brosse ici le portrait d'un des hommes politiques américains les plus influents du XXe siècle, Woodrow Wilson. Les biographies universitaires le concernant s'étalent en général sur trois à cinq tomes. Cet opuscule ne peut rivaliser, et se contente de donner un aperçu de la question. Car Wilson fut un personnage fascinant : universitaire, il dirigea l'Université de Princeton avant d'entrer en politique et de devenir Président des Etats-Unis. Il fut d'ailleurs l'un des deux seuls démocrates à accéder à la magistrature suprême, dans des conditions particulièrement favorables il est vrai, entre l'élection de Lincoln (1861) et la fin du mandat de Hoover (1929). Il fut aussi, et surtout, le président qui engagea l'Amérique dans la première guerre mondiale, l'initiateur malheureux de la S.D.N. et un des artisans du désastreux Traité de Versailles. Ce fut avec les Pères Fondateurs, Jackson, Lincoln et les Roosevelt, un des présidents les plus importants que connurent les Etats-Unis avant la seconde guerre mondiale, qui consacra leur ascension à un degré supérieur d'importance géopolitique.


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Wilson était un personnage étrange. Particulièrement brillant, intellectuel - ce qui est rare chez les politiciens américains -, profondément croyant, originaire du sud, convaincu de l'éminence de son rôle dans l'histoire mondiale et dans le triomphe du bien, il intrigua ses contemporains. Sigmund Freud en fit d'ailleurs un portrait particulièrement acéré, récemment réédité chez Payot. Né en 1856 en Virginie, fils d'un pasteur présbytérien, il mena une belle carrière de professeur. Spécialiste en histoire et en science politique, il publia plusieurs ouvrages qui assurèrent sa notoriété dans les milieux cultivés, oeuvre "étincelante d'intelligence" selon les mots de son biographe. Centré sur les problèmes institutionnels américains et britanniques, il apportait des réponses à la crise morale et politique que traversa l'Amérique après la guerre de Sécession. Cet âge, qui s'étend de l'assassinat de Lincoln (1865) à la guerre de Cuba (1898) est connu sous le nom de Gilded Age (l'âge doré, ou âge en toc). Pour mieux comprendre le contexte qui mena Wilson à la politique, il faut revenir aux grandes lignes de ce que fut cette époque. Après la réunification et l'assassinat de Lincoln, son successeur, Andrew Johnson refusa de briser les politiques ségrégationnistes du sud. Alors que les plus ardents républicains avaient espéré que la défaite des Confédérés serait l'occasion de réduire à néant les particularismes du sud liés à l'esclavage, Johnson temporisa. Il le fit tellement qu'il échappa de très peu à un impeachment. La fonction présidentielle sortit affaiblie de l'épreuve de force. Son successeur, le général héros de l'Union Ulysses Grant, qui avait l'opportunité de restaurer la présidence, n'en fit rien. La présidence des Etats-Unis tomba en déshérence et s'affaiblit à un point que seuls ceux qui ont connu l'immédiat après-Nixon peuvent imaginer. Des personnalités pâles se succédaient à la Maison-Blanche. Pendant ce temps, la Révolution industrielle avait permis à des hommes partis de rien de se tailler des empires : Rockefeller, Carnegie, J.P.Morgan, pour ne citer que les plus célèbres. Le pouvoir économique primait sur la politique fédérale, que personnait n'incarnait. L'arrogance arriviste et clinquante des magnats du Gilded Age signait une mise à mort des idéaux de la République.

Wilson, durant ses années de professeur, s'insurgea contre l'abaissement du système des Pères Fondateurs et proposa dans ses ouvrages une série de réformes institutionnelles. Il se rendit compte peu à peu que ses idées audacieuses pourraient être mieux portées dans l'espace public si lui-même se lançait en politique. Avant cela, il accéda à la présidence de l'Université de Princeton, à l'époque moins réputée qu'aujourd'hui. Dans ce poste stratégique, il s'essaya enfin à la politique, à modeste échelle. Une réforme des enseignements entraîna un gain de prestige et fit, à terme, de son université une rivale d'Harvard et de Yale. Le début de sa présidence fut un franc succès, mais rapidement ses défauts prirent le pas sur ses qualités. Deux projets de transformation du campus soulevèrent une vive opposition. Il essaya de trancher avec autorité, voire autoritarisme, et rompit avec la plupart de ses opposants, même ceux qui avaient été de ses proches. Convaincu d'être le porte-parole du bien et de la vertu, il assimila rapidement ceux qui exprimaient leur désaccord à des traîtres, révélant là sa rigidité psychologique et son manichéisme outrancier.

Il quitta peu après l'université. Certains démocrates du New Jersey étaient persuadés d'avoir trouvé en lui le moyen de détacher les progressistes du Parti républicain et de l'emporter au niveau local, voire au niveau national. Il est ici encore nécessaire de revenir à l'histoire Américaine. Le gilded age ne prit pas fin du jour au lendemain. Cependant la crise institutionnelle et économique qui découlait de l'affairisme et de la corruption des élites de Washington entraînèrent l'apparition de politiciens populistes et charismatiques. William Jennings Bryan, démocrate, trois fois candidat à la Maison-Blanche, trois fois vaincu, en appelait à la Bible pour lutter contre le veau d'or. Ses discours enflammaient les masses des paysans du sud, rattachés au démocrates depuis la guerre civile. Chez les républicains, le progressiste républicain Teddy Roosevelt, Président depuis 1901, luttait de toutes ses forces contre le big businness, les trusts et la corruption. L'ambiance était propice à l'émergence d'un moraliste vertueux et intransigeant. Roosevelt, très populaire, ralliait aux républicains les publics du Nord et de l'Ouest sensibles à ses thématiques populistes. Le calcul des pontes démocrates du New Jersey était de propulser Wilson au sommet, de profiter du progressisme ambiant pour conquérir la Maison-Blanche et le pouvoir. Seulement ces hommes, liés à certains trusts, escomptaient aussi beaucoup de la naïveté de Wilson et de son apparente modération réfléchie pour tirer les ficelles. Wilson devait les décevoir. Devenu gouverneur facilement, sa popularité s'élèva jusqu'à faire de lui un des principaux favoris de l'élection de 1912. Il avait déjà pris son envol contre les boss du parti démocrate local et prouvé son indépendance pleine d'idéalisme et de vertu.


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Lors des 18 précédentes élections, les démocrates avaient été vaincus 16 fois. Triomphant largement dans le sud et auprès des minorités catholiques, mais auprès d'elles uniquement (ou presque) ils ne parvenaient quasiment jamais à remporter la mise. Cette élection se présentait sous de meilleures auspices. En 1908, Teddy Roosevelt quitta la Maison-Blanche après son deuxième mandat. Son vice-président, Taft, lui succéda. Seulement à l'époque un président pouvait juridiquement exercer autant de mandats qu'il le pouvait et le voulait. Une tradition remontant à Washington faisait qu'aucun président n'avait tenté de se faire élire une troisième fois. Mais Taft n'avait pas montré assez d'empressement à appliquer la politique de Roosevelt une fois élu. L'impétueux Teddy décida alors de rompre avec les républicains et de fonder le Parti Progressiste. En ordre dispersé, les républicains perdirent l'élection. Wilson l'emporta largement sur les deux frères ennemis Taft et Roosevelt. Devenu président, il bénéficia de la restauration du rôle du président entamée par Roosevelt et l'accentua encore. Il abaissa les tarifs douaniers, instaura la réserve fédérale (la célèbre FED), ruinant le monopole financier du big business, et put ainsi se targuer d'un bon bilan économique. Au niveau international, la guerre civile mexicaine accapara son attention, le temps d'une malheureuse aventure à Veracruz. Mais ce n'était rien en comparaison des évènements européens. Résolument neutres dans la guerre qui opposait l'Alliance à l'Entente, les américains se trouvèrent peu à peu entraînés dans le conflit. Les attaques des sous-marins allemands contre les navires civils américains firent monter la tension. Réélu en 1916, il s'efforca par tous les moyens de préserver la neutralité américaine. Peu à peu les pressions britanniques et l'attitude allemande le firent basculer. En avril 1917, les USA entrèrent en guerre. Leur appui économique et militaire finit par faire pencher la balance du côté de la France et de l'Angleterre.

Les alliés étaient cependant en net désaccord quant au règlement de la paix. Wilson tenait à ses  fameux "Quatorze Points" qui constituaient un programme fort idéaliste, et se rendit à Versailles pour les faire appliquer. Les lecteurs savent quelle catastrophe ce traité engendra. Mal construit, partagé entre un idéalisme de principe et un cynisme des mesures, il ne régla que provisoirement le destin de l'Europe. Le Président avait cependant l'impression d'avoir acquis gain de cause. Seulement, l'adhésionà  la S.D.N, dont il avait impulsé la création ne fut jamais votée par le Sénat américain. Sous la conduite d'Henry Cabot Lodge, leader de l'opposition républicaine au Sénat, le Traité de Versailles fut repoussé. Cet échec fut largement la conséquence du refus de Wilson de transiger et de négocier avec ses opposants. Il signa ici la fin de sa carrière politique. Victime d'une attaque cérébrale grave en septembre 1919, il occupa la présidence sans plus exercer le pouvoir jusqu'à l'échéance de son mandat en 1920. Il mourut en 1924.


wilsonfreud.jpg Une autre lecture, une vision plus radicale de l'homme, qualifié de malade mental, d'idéaliste pitoyable, de menteur instable et de dévot aliéné


Un aspect fascinant du président Wilson, au-delà du rôle historique qu'il eût à jouer (j'ai tenté d'éclaircir ici certains points obscurs, passant rapidement sur les aspects les plus connus), ce fut sa personnalité. Que Sigmund Freud se soit intéressé à son cas n'est pas sans raison. Vertueux jusqu'au manichéisme, intellectuel jusqu'à l'idéalisme le plus déconnecté de la réalité politique, croyant jusqu'au fanatisme, brillant intellectuel durci par l'orgueil, Wilson se révèle très différent de ceux qui le précédèrent et de ceux qui lui succédèrent. Rarement un président des Etats-Unis aura été aussi moraliste, raisonneur, intransigeant, persuadé d'être le vecteur du Bien dans la lutte contre le mal. Ses attaques cérébrales, selon Auchincloss, ne firent qu'accuser les traits les plus insupportables de son caractère. Son entourage,
surtout ses femmes successives, en adoration devant sa personne, aggrava encore ses défauts. Parangon de vertu, il était l'homme de principes sacrés et bibliques dans un monde qui ne les craignaient plus. Persuadé d'être la voix du Bien et de Dieu jusqu'à la démesure, il finit par échouer. Ses Quatorze points étaient inapplicables, les puissances européennes ne voulaient pas en tenir compte. La SDN, l'idée d'une paix collectivement assurée par les Etats, violait les principes isolationnistes chers aux américains. L'accroissement du rôle de la Présidence dont il fut responsable s'échoua un temps dans les sables de l'affairisme et de l'inaction, avant qu'un autre que lui ne la relève, douze ans après, durablement cette fois-ci, grâce au New Deal. Le progressisme qu'il avait pu en partie incarner sombra avec la candidature LaFollette en 1924 et laissa place aux Années Folles chères à Babitt. Pourtant, il fut un bon Président de guerre. Il sut diriger la nation habilement avant l'entrée dans le conflit et la mener à la victoire. Ses quelques réformes économiques ont encore des ramifications aujourd'hui. Et l'héritage de sa pensée est toujours présent dans l'Amérique contemporaine. Ne disait-on pas de Bush Jr qu'il était le représentant du Wilsonisme botté, c'est à dire d'un idéalisme manichéen prêt à faire la guerre pour atteindre ses buts vertueux?

La biographie de Louis Auchincloss, qui tient plus du portrait que d'autre chose, éclaire quelques aspects méconnus de la personnalité de Wilson. Il présente, synthétiquement, ce que fut pour l'Amérique cet intellectuel aux fines lunettes d'acier dans une époque d'hommes de guerre et de combattants. Dans l'histoire américaine, le chapitre Wilson est contrasté. Mais il compte. Et Auchincloss réussit à nous le faire percevoir. Cependant, j'estime que le lecteur novice en histoire politique américaine aura quelques problèmes à saisir d'emblée le contexte de la Présidence Wilson. Pour une fois, dans une recension, j'ai été contraint d'illustrer l'arrière-plan pour pouvoir m'expliquer sur le fond. Malheureusement, en 140 pages, l'auteur ne pouvait guère faire mieux. D'autant plus qu'il se perd parfois dans des considérations beaucoup trop étendues sur la vie privée de Wilson, sur ses aventures féminines (étrangement peu en rapport avec la vertu outrancière de ses principes), sur la dualité de son psychisme. Le survol est le principal défaut de l'ouvrage : faire trop court c'est aussi perdre du sens. Ce livre est malheureusement le seul de son genre disponible en français. Ce qui en fait, malgré ses défauts évidents, de facto, le meilleur sur le sujet.
Par Ibarrategui - Publié dans : Histoire
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Mardi 15 janvier 2008
Dans la sinistre galerie de criminels du National-socialisme, Albert Speer représente une exception. A tel point qu'énoncer cette idée aujourd'hui ne présente plus guère d'intérêt, sinon celui de répéter un lieu commun duquel partent la plupart des historiens de la période. Exception parce qu'il était cultivé, venait d'un milieu plutôt aisé, avait vécu une enfance sans drames ni aspérités, que tout chez lui respirait une normalité, le conformisme d'une bonne bourgeoisie rhénane. Le voir aux côtés de névrosés, d'intellectuels ratés, de revanchards aigris, laisse toujours une étrange impression à l'individu d'aujourd'hui. Peut-être justement parce que cette absence de singularités explicatives nous met mal à l'aise et nous renvoie à l'incertitude de nos propres destinées en pareilles circonstances. Mais je m'avance déjà beaucoup trop. Joachim Fest, l'auteur, récemment décédé, a écrit ici une biographie qu'on pourrait qualifier de définitive tant que de nouveaux éléments n'auront pas été apportés au dossier Speer. Historien du nazisme, contemporain de l'Allemagne nazie (il est né en 1926), il a consacré sa vie à tenter de comprendre Hitler et ses comparses. Parmi ceux-ci dont, quelqu'un détonne, le favori un temps du führer, l'architecte Speer. Il est le seul hiérarque du premier cercle a avoir survécu à la guerre puis au procès de Nüremberg. Il est le seul à avoir reconnu sa propre responsabilité dans le drame qu'a été le nazisme, et à avoir cherché à l'assumer (avec quelques bémols nous le verrons). Il est le seul à avoir écrit des mémoires circonstanciés et un journal de sa détention dans lequel il se remet en cause. J'avais lu il y a quelques années Au coeur du troisième Reich et le Journal de Spandau, et l'ensemble m'avait frappé suffisamment pour qu'un jour, je revienne à Speer, mais cette fois-ci par le biais de l'analyse historique.


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Né en 1905 et élevé à Mannheim puis à Heidelberg, dans un milieu aisé et très convenable, Albert Speer se destina très tôt à la profession de son père, celle d'architecte. Parti s'installer à Berlin, il devint la victime, à la fin de ses études, de la crise qui s'abattit sur l'Allemagne. Dans une situation délicate, il ne laissa pourtant à l'époque percer aucun intérêt pour la politique et les deux mouvements radicaux qui s'opposent avec violence dans les rues de la capitale : le communisme et le national-socialisme. Jusqu'au jour de la fin 1930 où il accompagna des amis à un meeting d'Hitler. La fascination qu'il ressentit ce soir là pour le chef du NSDAP le poussa à s'inscrire au parti. Etant architecte et passablement désoeuvré, certains membres de la direction berlinoise - assumée à l'époque par Joesph Goebbels - firent appel à lui pour des travaux. Rien de suffisamment tangible pour justifier d'ailleurs sa future et soudaine ascension. Il faudra un concours de circonstance pour qu'il se distingue. Ce seront l'aménagement du bâtiment du Gau de Berlin (il y rencontra Goebbels), puis celle du ministère de la Propagande qui assureront sa notoriété dans les cercles dirigeants d'un NSDAP désormais au pouvoir. Le propagandiste boîteux le promut auprès de Hitler qui manifesta rapidement l'envie de le rencontrer. L'histoire était en marche. Cela n'empêchera pas Goebbels de devenir au fil du temps un des ennemis les plus acharnés de l'architecte devenu ministre.

La relation avec Hitler qui débuta en 1934 sera fondamentale pour Speer. Le chef de l'Allemagne nazie lui fit confiance. Se prenant lui-même pour un artiste, il apprécia le fait d'avoir auprès de lui quelque chose d'autre qu'un politicien, un combattant, quelqu'un ressemblant à ce qu'il auraot pu devenir sans l'engagement politique qui marqua sa vie. Du moins c'est ce qu'affirmait Hitler en ces années de grande proximité. Speer fit rapidement partie du premier cercle, sans jamais exercer de réelles fonctions politiques avant 1942. Durant ces années-là, il participa à plusieurs projets : la construction de la nouvelle chancellerie, la mise en chantier de la transformation de Berlin en Germania, monumentale capitale d'un Reich prévu pour durer mille ans, la conception et la réalisation des sons et lumières de Nüremberg, ces immenses et impressionnantes réunions nocturnes des nazis, etc... Hitler et Speer nouèrent une relation de proximité qui fit dire à certains que Speer était "l'amour contrarié d'Hitler". Il y eut toujours dans leurs relations une souplesse, une tolérance que le führer ne montrait avec personne d'autre. Fut-il resté favori du tyran et architecte, Speer ne justifierait pas que l'histoire s'y intéresse. Son héritage artistique est du reste extrêmement ténu, la plupart de ses projets ne virent jamais le jour et ceux qui le virent disparurent sous les bombes alliées. Son travail ne représentait d'ailleurs qu'une mise en oeuvre pratique des idéaux totalitaires : bâtiments massifs, grandiloquents, sans âme, au service de l'idéal totalitaire et de l'écrasement permanent de l'individu. Le chapitre sur Germania est d'ailleurs instructif à ce sujet. Le Dôme de 220 mètres de haut, l'arc de triomphe 50 fois plus volumineux que celui de la place de l'Etoile n'en sont que les plus célèbres avatars.

Lorsque la guerre débuta, le travail de Speer et ses projets architecturaux passèrent au second plan, même si Hitler n'y renonça jamais vraiment. Néanmoins, la destruction de quartiers entiers de Berlin, et notamment celui du quartier juif, furent le premier contact de Speer avec l'administration, la gestion et un rôle plus technocratique. Même s'il n'en parla à aucun moment dans ses livres - dissimulant même certains documents quant à cet évènement - Speer sut à l'époque que l'évacuation des juifs ne se passait pas sans violence. L'extermination des juifs n'était pas encore décidée. Mais le processus y menant était enclenché. Fest revient sur cet épisode et tente d'éclaircir le silence gêné que Speer laissa longtemps planer à ce sujet. Il en conclut que dès 1938, Speer savait déjà que la politique antijuive pratiquée avait développé des aspects inhumains et inacceptables. Mais que, comme une partie des allemands, sans états d'âme, il se voila la face.

albert-speer-1-sized.jpg Speer

Au début 1942, l'Allemagne est en guerre contre l'Union Soviétique et le Royaume-Uni. Ses succès initiaux ne lui ont pas permis d'emporter la partie face à Londres et à Moscou. Elle a de plus imprudemment ouvert les hostilités face aux géant américain au lendemain de Pearl Harbour. Alors qu'il était venu rencontrer Hitler dans son QG de l'est, en février, Speer vécut le tournant de son existence. Le Dr Todt, ministre de l'armement, se tua dans un étrange accident d'avion et Hitler décida de nommer son architecte à sa place. Propulsé à la tête d'un département qu'il ne connaissait pas, dans un environnement plutôt défavorable, il parvint en quelques semaines à augmenter la production de guerre. Durant toute l'année 1942, Speer lutta avec succès contre les incohérence de la pratique hitlérienne du pouvoir et parvint à diminuer peu à peu les ingérences des autres hiérarques dans son domaine. Il est utile ici de rappeler brièvement que l'Allemagne nazie ne fonctionnait pas de manière pyramidale. Bien au contraire, elle était un chaos organisé, dans lequel les missions avaient plusieurs titulaires et dans lequel les luttes de personnes, de clans, faisaient rage sous l'arbitrage suprême du führer. Être proche de lui, comme Speer pouvait l'être, c'était l'assurance d'être écouté et donc d'atteindre ses buts. Dans la lutte féroce que se livraient les membres du premier cercle, Speer fit longtemps très bonne figure. Fin 1943, certains semblaient même voir en lui un héritier possible de Hitler. Lui-même ne fut pas sans caresser cette idée, devenir Führer (témoignage de proches). Seulement les très bons résultats de son ministère, son ascension même, commencèrent à susciter des jalousies mais également à lui faire perdre quelque peu le sens de la mesure. Opposé de plus en plus farouchement aux représentants du Reich dans les régions, les gauleiters, tous vieux membres du Parti, il commença lentement à perdre pied et à tomber en disgrâce. En outre, les hiérarques, Goering, Bormann, Ley, Goebbels, Himmler commençaient à le considérer comme un rival potentiel et sérieux.

D'abord mesuré, le déclin de son influence s'accrut avec l'enchaînement de défaites que connut le Reich. Après deux ans de travail forcené, le physique même de Speer le lâcha. Malade au début 1944, il fut envoyé se faire soigner dans une clinique tenue par le médecin personnel de Himmler, le docteur Gebhardt (sinistre SS exécuté après guerre). En fait de soins, il fut victime d'une sorte de tentative d'assassinat médical lent qui n'échoua que par la détermination de Speer à fuir la clinique. Désormais Speer avait perdu la main. Il demeurait un ministre important, aux résultats convaincants, mais il était en conflit avec la plupart des principaux nazis. Cependant son statut d'ancien favori de Hitler le protégea finalement contre toute sérieuse tentative d'élimination. En juillet 1944, l'attentat contre Hitler mit en cause plusieurs militaires proches du ministre de l'armement. Non impliqué, il fut néanmoins soupçonné et perdit d'autant plus d'influence au sein du pouvoir. Lors de la lente agonie du IIIe Reich, la production d'armement devenant de plus en plus difficile - la chasse de la Luftwaffe n'empêchait plus guère les bombardiers alliés de détruire les sites de production- Speer passa son temps à colmater les brèches. Lorsque la défaite devint inéluctable, Hitler prit des mesures de destruction généralisée de tous les moyens de survie du peuple allemand après-guerre : canalisations, routes, production d'electricité, etc... Speer l'empêcha le plus possible en se réclamant d'arguments ahurissants de naïveté. En gros, il disait : "ne détruisez pas les installations, nous allons bientôt contre-attaquer grâce à nos armes secrètes, et quand nous reprendrons position ici, il faut que tout soit en état de marche". Evidemment, le ministre de l'armement ne pouvait pas croire à l'existence de ces armements secrets, vu sa position dans l'organigramme administratif nazi. Mais cela suffisait le plus souvent à empêcher d'inutiles destructions supplémentaires et à contrecarrer le suicide collectif ordonné par le Führer. On devine déjà toute l'importance que Speer accordera à cette sorte de résistance finale dans les épreuves futures.

Le 8 mai 1945, l'Allemagne capitule. Quelques semaines durant, les diadoques encore en vie, dont Speer, "gouvernèrent" de Flensburg sous l'égide du successeur de Hitler, l'amiral Dönitz. Rapidement les alliés mirent fin à la mascarade et, dans la suite de l'année, décidèrent de juger les hiérarques survivants. Hitler, Himmler, Goebbels suicidés, Bormann disparu, il restait cependant suffisamment de dirigeants pour organiser un procès, le célèbre procès de Nuremberg. Alors que ses coaccusés tinrent une ligne de défense centrée sur leur irresponsabilité et sur leur obéissance aux ordres de Hitler, Speer fut le seul à reconnaître sa responsabilité et à remettre en cause la nature même de ses actes. Nul ne parvint jamais à savoir si c'était là une stratégie pour échapper à la potence, toujours est-il qu'il ne fut condamné qu'à vingt ans de prison. Le récit circonstancié de son maigre projet d'assassinat du Führer en 1945 eut un impact sans commune mesure avec l'importance réelle de cette tentative. Les historiens, avec les découvertes faites depuis, à propos des juifs de Berlin, de la visite d'usines et de camps de travail ou du travail forcé aux conditions proprement infernales, pensent que Speer aurait en fait du être exécuté comme dix autres hiérarques. Mais il s'en sortit, et Fest n'est pas le dernier à soupçonner Speer d'avoir su manipuler le procureur Jackson et l'accusation pour s'en sortir. Durant sa longue détention, l'ancien ministre de l'armement rédigea ses deux ouvrages les plus célèbres, sans guère de concession envers lui-même. Il y fit notamment son autocritique et cherche à comprendre les raisons qui le poussèrent à participer à une des plus criminelles entreprises de l'histoire. La fascination éprouvée à l'égard de Hitler, les opportunités de carrière que le nouveau régime lui offrit en sont probablement les causes principales. Il est d'ailleurs remarquable que Speer, réfléchissant des années après, révèla son incapacité totale à choisir, s'il devait revivre sa vie, entre une existence bourgeoise sans heurts et son destin dans la tragédie nazie. Et ce malgré tout ce qu'il en savait et ce qu'il comprenait de ses responsabilités. Libéré en 1966, il vécut une vieillesse relativement médiatique avant de s'éteindre en 1982.

fest.jpg Joachim Fest (1926-2006)

Joachim Fest conclut cette biographie par un chapitre extrêmement pertinent sur Speer et ce qu'il représente. D'abord l'assujetissement à Hitler. Fest l'analyse non du point de vue de l'architecte, mais de celui de Hitler lui-même, qui montra un grand acharnement à séduire puis à garder celui qu'il voyait comme son égal artistique. Reprendre ici les arguments de l'historien dépasserait les limites de cette déjà longue note de lecture, mais on peut résumer l'idée centrale du lien Speer-Hitler en une fascination réciproque qui aveugla l'architecte sur la nature réelle de la personne qu'il avait en face. Deuxième point notable, Speer fut le seul à reconnaître sa propre culpabilité, sa responsabilité et à y réfléchir aussi longuement. Fest ne conteste pas la sincérité de cet aveu. Mais il lui attribue une cécité morale, une insensibilité, une froideur émotionnelle (souvent constatée par ceux qui connurent Speer), une capacité de refoulement qui explique que la reconnaissance de sa propre culpabilité ait pu toujours laisser une sorte de gêne à ceux qui le connurent. Il était sincère, mais au fond, ressentait-il réellement la portée de ses actes? Cette gêne mise à part, Fest reconnaît à Speer le mérite de n'avoir jamais mythifié le régime ou de s'être absous ses propres responsabilités. Reste ce vide émotionnel. Enfin, Fest voit chez Speer, homme talentueux sans être génial un trait rarement noté par ses biographes : le fait qu'il était incapable d'agir par lui-même. Il lui fallut une impulsion extérieure pour devenir architecte (son père), pour réaliser ses travaux des années 30 (Hitler), pour se plonger dans la politique de l'armement (Hitler encore) qu'il n'avait jamais ambitionnée, pour reconnaître sa culpabilité et écrire deux volumineux essais sans trop de concessions quant à son rôle historique (le procès de Nuremberg). L'idée de Fest, assez séduisante, c'est que Speer, sans convictions profondes, pragmatique, arriviste, ambitieux, sans sens moral, est plus proche de beaucoup d'entre nous qu'une bonne partie des désaxés qui gouvernèrent l'Allemagne durant douze ans. Produit de la civilisation des moeurs et des idées, il devint sans complexe et sans recul le complice d'une des plus odieuses barbaries de l'histoire. Et c'est peut-être cela qui rend Speer si moderne, si intéressant psychologiquement. Le conformisme ambitieux poussé à son paroxysme, jusqu'à l'absence de sens moral  : une existence fonctionnelle, au rythme imparti par d'autres, une vie sans qualités.

Vous le devinez déjà, si j'ai consacré tant de lignes à ce livre, c'est que je le trouve extrêmement intéressant. Au niveau factuel, ayant déjà lu pas mal de livres au sujet du IIIe Reich et de Speer, je n'ai pas appris grand chose. Sinon quelques éléments sur les juifs de Berlin et sur le travail forcé. Ce que j'ai trouvé de plus enrichissant, c'est la lumière jetée sur les vides de la personnalité de Speer, sur cet étrange malaise ressenti à la lecture du Journal de Spandau ou d'Au coeur du Troisième Reich. Vous n'êtes pas devant quelqu'un qui défend un bilan, ou qui tente de s'absoudre - peut-être un peu, mais c'est bénin comparé à tous les autres -, non, il reconnaît sa culpabilité, celle de Hitler. Et pourtant, vous avez cette impression que ça ne suffit pas. Qu'il n'a pas tout compris. Que quelque chose manque. Ce ressenti, Fest l'éclaire dans un magistral dernier chapitre qui constitue, à mon sens, le point final de ce qui peut être dit sur le personnage, sauf nouvelle découverte improbable.
Un bémol seulement, pourquoi donc Perrin, l'éditeur, a-t-il jugé bon de sous-titrer le livre "Le confident de Hitler", un peu comme on publie, le porte-monnaie intéressé, les confessions d'un laquais de tel ou tel grand de ce monde? Ce n'est pas rendre service au livre. Speer n'était pas le confident de Hitler, qui n'eut sûrement jamais personne de ce type pour jouer ce rôle, mais bien le témoin le plus proche, le plus prolixe et le plus honnête intellectuellement qu'ait laissé l'atroce bal des criminels que fut le régime nazi... En outre, l'éditeur a poussé la malhonnêteté jusqu'à travestir le sens du livre sur la quatrième de couverture, qui sous-entend que l'ouvrage "prouve enfin qui était vraiment ce salopard". Ce qui n'est pas la teneur du livre, qui ne cherche pas à dénoncer mais bien à comprendre et à faire comprendre le trajet d'un homme normal jusqu'aux abysses du crime. Une lecture difficile à ignorer pour qui s'intéresse au sujet.
Par Ibarrategui - Publié dans : Histoire
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Jeudi 20 décembre 2007
Je continue dans ce cycle "livres d'histoire" avec un détour au XVIIIe siècle. Certaines périodes se caractérisent par une agitation révolutionnaire supérieure à la moyenne. Le milieu du XIXe siècle ou le début du XXe siècle en furent l'exemple. Mais celle qui  initia à terme ces révoltes se produisit entre 1775 et 1805. En 30 ans, les colonies d'Amérique et les grandes nations européennes connurent presque toutes ce genre d'agitation. Le francocentrisme pourrait laisser croire que seule la France vécut un épisode révolutionnaire. C'est évidemment faux : Etats-Unis, colonies françaises, colonies espagnoles, Pays-Bas, Rhénanie, Suisse, Italie, Grèce, Autriche, Russie traversèrent, à des degrés différents, des périodes d'intense agitation. Reconnaissons-le tout de suite, le livre de Jacques Solé met plus en exergue les différences que les ressemblances entre ces épisodes.  Il décrit, à la suite, sept grands épisodes révolutionnaires et ne les relie qu'assez peu entre eux.


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Ce livre est d'ailleurs plus un collage de brèves synthèses (quarante pages chacune environ) qu'une vaste étude des révolutions de l'époque. Il s'ouvre avec un chapitre qui n'apprend pas grand chose aux connaisseurs de la Révolution américaine. Je noterai seulement quelques éléments : la faiblesse de la direction politique de la guerre civile ; la médiocrité de la stratégie anglaise ; le flottement qui précède l'adoption du monument constitutionnel américain. La guerre civile est gagnée, malgré l'opposition, souvent négligée, des loyalistes - qui peupleront ensuite le Canada - et de certains indiens. La narration mythique de la Guerre de 1776-1784 insiste souvent sur le caractère unanime et légitime de la résistance coloniale. Solé remet en perspective ces deux croyances : le doute, l'incertitude, le refus caractérisèrent aussi de larges parties de la population des Treize Colonies. Sans la finesse de Washington, l'appui de la France, la nullité des commandants anglais et la lassitude du gouvernement britannique, la rébellion aurait pu être vaincue. Sa réussite, quelque peu inespérée, aboutit alors à un flottement politique auquel la Constitution, mise en forme par Madison et Hamilton principalement, met fin. Solé parle même de "coup d'Etat fédéraliste" (les partisans d'Hamilton). Malheureusement, la brieveté de ce chapitre ne permet pas à Solé d'approfondir outre mesure. C'est d'ailleurs l'un des défauts majeurs du livre.

Solé se tourne ensuite vers les Pays-Bas : une révolution des bourgeois y met fin provisoirement au pouvoirs du Stadthouter, largement despotiques, et ce avant même 1789. Finalement vaincue par une intervention anglaise et prussienne, la révolution batave renaîtra quelques temps de ses cendres avec l'invasion française. Mais, comme en Rhénanie, en Italie ou en Suisse, le pouvoir français, avide, pillard, causera la chute des nouvelles institutions. Annexion, départementalisation... tout ceci finira avec la chute de Napoléon. Contrairement à la Hollande, la Rhénanie ou l'Italie ne sont pas des terres proprement révolutionnaires : l'équilibre y est, à des doses plus ou moins fortes, remarquable. La présence française ne sera jamais considérée, sauf par quelques collaborateurs italiens, comme une entreprise de libération, mais bien comme une invasion. Les rhénans et les italiens souffriront de la disjonction entre la rhétorique libératrice, surtout sensible avant la chute de Robespierre et la pratique d'occupation, violente et dévoyée, qui s'accentuera avec le Directoire. Ici comme là, amenée dans les fourgons de l'étranger, artificiellement imposée à des contrées qui ne la désiraient pas, la Révolution ne sera jamais qu'un méfait français de plus. Ces chapitres ont l'intérêt de traiter d'évènements rarement abordés par l'histoire synthétique de la Révolution, qui se concentre souvent sur les éléments intérieurs ou les batailles extérieures, rarement sur la pratique du pouvoir dans les mal-nommées "Républiques Soeurs" (batave, rhénane, cisalpine, romaine, etc...). Solé ne l'indique pas, mais le lecteur présume au vu de cette analyse que ces Révolutions n'auraient jamais eu lieu sans l'attaque française... un peu comme les révolutions d'Europe centrale en 45-48 dépendirent d'abord de l'occupation soviétique et de l'attitude de Staline.

Solé examine ensuite les révolutions d'Europe centrale, notamment la révolte du cosaque Pougatchev qui fit trembler Catherine II. Il les replace dans leur contexte et les oppose aux révolutions occidentales : autour de l'expérience française, ce furent principalement des entreprises issues des Lumières, cherchant un nouvel avenir contre le despotisme. A l'est, elles furent des occasions d'expression de la Réaction à la centralisation croissante des Etats austro-hongrois et russe. Si l'on excepte l'infortunée Pologne, où la révolution menée par les élites après le premier partage fut d'abord un sursaut national, les autres révoltes étaient avant tout dirigées vers un passé idéalisé qu'elles cherchaient à restaurer. Différence majeure qui marque une césure entre la Révolution française et les révoltes d'Europe centrale et orientale.
180px-Pugachyov.jpg Pougatchev

Enfin, et ce sont là les meilleurs chapitres de l'ouvrage, Solé examine les expériences de la Grande-Bretagne, d'Haïti et de la Nouvelle-Espagne. L'histoire britannique est marquée par la Glorieuse Révolution de 1688. Les problématiques n'y sont déjà plus celles de la France : une agitation démocratique (Thomas Paine) cherchant l'extension du suffrage et de la légitimité des Chambres se voit vite relayer par des mouvements de contestation sociale ouvriers. Les thématiques luddites et le socialisme d'Owen qui marqueront l'entrée des artisans dans la Révolution Industrielle sont déjà sous-jacentes : à l'inverse de toutes les autres expériences de l'époque, la contestation - car de Révolution il n'y a pas sous le Jeune Pitt et George III - prend un tour nettement économique et politique. Ces expériences sont plus proches de celles que la France connaîtra au XIXe que de la Révolution. La cause irlandaise donnera en sus un tour nationaliste aux expériences britanniques : le Royaume-Uni de ce temps est le laboratoire des luttes à venir. La coexistence de l'expérience française puis napoléonienne ralentira nettement l'expression et la victoire de ces mouvements. Assimilés à des traîtres pro-français, l'extension de leurs idées s'en trouvera ralentie. Ils referont surface pendant une bonne partie du siècle suivant, en Angleterre et ailleurs.

La révolution en Nouvelle-Espagne n'est déjà plus guère dans le cadre chronologique choisi par l'auteur. Néanmoins les prémisses des guerres bolivariennes sont déjà là. Révoltes des créoles contre l'administration despotique espagnole, contestation des ingérences de Madrid en Nouvelle-Grenade, au Pérou ou à La Plata, mais aussi révolution indienne de Tupac Amaru II dans l'actuelle Bolivie, difficile jeu de pouvoir entre colons, espagnols, créoles et indiens. L'invasion française en métropole donnera une belle occasion à la progression de la cause indépendantiste qui finira par s'imposer dans les années 1820. Le principal enseignement de ce chapitre, c'est la relation dynamique entre le despotisme éclairé espagnol, qui se caractérise par une tentative de recentralisation administrative et politique, l'opposition créole, autonomiste, qui se réclame à la fois de l'héritage indien et de celui de l'Espagne catholique, et enfin la prise de conscience indienne, qui prend des formes particulièrement violentes, effrayant les deux autres participants du jeu social.
ToussaintLouverture.jpg Haïtien imitant Napoléon...

Enfin, la moins connue de ces révolutions, qui présente des analogies avec la Nouvelle-Espagne c'est Haïti. D'ailleurs le livre présente Toussaint Louverture en couverture. La situation y est particulièrement complexe : les français révolutionnaires viennent reprendre en main l'île et briser l'esclavage. Ils sont confrontés à des planteurs blancs prêts à vendre l'île aux anglais pour contrer l'abolitionnisme, à des créoles riches qui veulent l'autonomie politique mais sûrement pas la fin de l'esclavage, à des blancs pauvres qui se révoltent contre une éventuelle reconnaissance politique des créoles riches  - rhétorique raciste issue d'un ressentiment économique : ne pas reconnaître l'égalité politique car il y a déjà égalité voire domination économique (on retrouve ça en Afrique du Sud au XIXe) - et évidemment à une masse d'esclaves manipulés par leurs maîtres, blancs ou créoles. A ces derniers, tous promettent l'émancipation, peu l'appliquent... Si on ajoute à cela quelques aventuriers abolitionnistes (Jean-François, Louverture, Dessalines), l'invasion des anglais et des espagnols, le lecteur comprendra toute la richesse de la révolution haïtienne. Je ne tenterai pas de la résumer dans cette note déjà trop longue, mais j'ai vraiment apprécié ce résumé d'une Révolution méconnue.

Je me rends compte que j'ai beaucoup écrit dans ce résumé. Vous pourriez vous dire que le livre est vraiment passionnant. Même pas. En fait, si. Hum. Je ne suis pas clair... Les faits exposés m'étaient pour la plupart inconnus. J'ai donc appris pas mal de choses. Sur le fond, cependant, comme indiqué plus haut, je trouve les chapitres trop déconnectés entre eux. Il n'y a même pas une conclusion pour tenter de dresser un bilan, de rapprocher les situations des différentes Révolutions. Enfin déjà que Solé confond Révolutions, révoltes, agitation, contestation sociale et qu'il ne définit pas les termes, il n'allait pas en plus s'expliquer sur ses choix. C'est de l'histoire très - trop - évènementielle. Enfin, il faut peut-être en passer par là pour approfondir ultérieurement. Je passerais volontiers l'éponge sur ce défaut si le livre n'était pas si mal écrit. Quelle horreur! Les historiens sont rarement des stylistes et j'ai moi-même une écriture très imparfaite. Mais pas à ce point... Solé accumule certaines expressions "celui-ci", "celle-ci" en entrée de phrase (je le fais aussi, mais lui c'est tout le temps, et puis il est prof, c'est pas pareil!) par exemple. Le pire c'est quand il utilise "Le second" ou "le premier" après une accumulation jusqu'à trois fois par pages. J'ai souvent été contraint de m'accrocher et de relire des phrases pour les comprendre... Pourquoi donc certains bouquins d'histoire sont-ils aussi mal écrits?
En résumé : si la période et le thème vous intéresse, le fond est correct, mais faiblement articulé. Par contre, oubliez le plaisir de lecture.
Par Ibarrategui - Publié dans : Histoire
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