Depuis que je suis dans le monde du travail, je n'ai plus beaucoup de temps pour moi. J'ai encore de nombreuses recensions à effectuer pour rattraper le retard pris cet été. Je sais, comme d'autres avant moi, j'ai beaucoup promis mais j'ai peu tenu. Etant donné la décrépitude dans laquelle allait tomber ce blog, je considèrais comme nécessaire de vous donner un petit avis quant à un roman lu il y a quelques mois maintenant, d'un de mes auteurs de prédilection...
Joseph Conrad (1857-1924)
La Longue Pause prend donc fin avec l'établissement d'un rythme démentiel d'une recension tous les deux mois. Sachant que ce rythme de publication est largement inférieur à celui de mes lectures, vous pouvez voir que j'accumule un retard certain dans le traitement des dossiers (je sens que je vais l'utiliser souvent cette formule). Je ne vais rien prévoir - contrairement à d'habitude - et je me contenterai d'écrire quand je le peux, quand j'en ai l'envie et le courage. Et pour ma rentrée littéraire, je serais accompagné de Joseph Conrad (1857-1924), considéré par beaucoup d'écrivains du XXe siècle, à juste titre à mon sens, comme l'un des plus grands maîtres du roman moderne. L'argentin Borges, fin connaisseur de la littérature anglo-saxonne ou Italo Calvino le placent parmi les classiques les plus incontournables du roman mondial. Son parcours personnel sera lui-même au coeur de certains de ses livres. Fils d'aristocrate ukrainien, il devint marin au long cours après une tentative de suicide ratée et sillonnera les mers du globe durant une vingtaine d'années. La parution de la Folie Almayer fera de lui un écrivain à temps plein pendant les quarante dernières années de sa vie. Auteur du Nègre du Narcisse, d'Au coeur des ténèbres - qui inspirera Apocalypse Now à Francis Ford Coppola -, de Lord Jim ou encore de Nostromo, cet auteur prolifique demeure l'un des seuls à avoir écrit des chefs d'oeuvre dans une langue qu'il avait apprise à l'âge adulte, l'anglais. Souvent réduit par une critique obtuse et méprisante au rang d'un écrivain de romans de mer et d?aventures, Conrad est bien plus que cela. Certes, l'océan et les marins jouent un rôle prépondérant dans ses romans, certes, ils sont marqués par des rebondissements aventureux. Mais réduire Conrad à Pierre Loti serait comme de réduire Alexandre Dumas à une pisseuse de romanceaux historiques comme Juliette Benzoni. Car Conrad est bien plus qu'un romancier d'aventures. Il écrit d?abord et avant tout sur l'homme, sur la confrontation des destins, des ambitions et des motivations morales de ses actes. Il écrit in fine sur la solitude humaine et s'inscrit parmi les plus brillants auteurs qu'il m'ait été donné de lire.
Au sein de l'oeuvre conradienne, dont la qualité, aux yeux de certains, est en « accent circonflexe » (la qualité s'affadissant après le pic de Lord Jim et de Nostromo), le livre que j'ai choisi est probablement le plus moderne, le plus abouti et le plus susceptible d'être lu et relu. Mêlant considérations psychologiques, politiques, sociales, économiques, morales, Nostromo est à n'en point douter un des monuments de la littérature universelle -- je fais bien le V.R.P. hein -. Dans sa forme, Nostromo désappointa ses premiers lecteurs en 1904. Car la construction stylistique est particulièrement moderne : retours en arrière, déconstruction temporelle, multiplicité des voix qui s?enchaînent avec des transitions finement pensées et ciselées, descriptions à haute valeur poétique et esthétique. La première scène du livre peut d?ailleurs faire penser à la scène d'ouverture d'un film (le golfe de Sulaco et l'Higuerota illuminent les le début du livre) . Ce côté cinématographique du roman lui confère une grande actualité de construction, même si le style et le ton, légèrement surécrit à mon sens, peuvent, comme toujours chez Conrad, rebuter le lecteur inattentif. On s'habitue cependant rapidement à ces « légères lourdeurs » qui finissent même par charmer, si l'on se laisse envoûter par ce pays que décrit l'auteur.
Car Nostromo raconte d'abord et avant tout les tribulations de la ville de Sulaco et de certains de ses habitants, pendant une période fort troublée. La cité se situe sur la côte orientale de la république imaginaire du Costaguana. Ce pays, synthèse des républiques sud-américaines de la fin du XIXe siècle ressemble vaguement au Vénézuela où l'auteur passa quelques jours durant sa carrière de marin. Mais cela n'a que peu d'importance pour l'histoire. Le Costaguana donc est à la croisée des chemins lorsque le regard du lecteur se porte pour la première fois sur les eaux du Golfe Placide : la province de Sulaco, grâce à la détermination morale d'un propriétaire minier anglo-costaguanien et de sa femme (les Gould) s'est récemment enrichie au point d?influencer le destin de la république elle-même. L'argent de la mine, qui achète le chemin de fer, devient un enjeu tel qu'il excite les appétits de militaires et de révolutionnaires. Les frères Montero, généraux et guerilleros renversent le pouvoir mal assuré du « dictateur » costaguanien et le roman raconte comment Carlos Gould, le propriétaire de la mine, et le journaliste dilettante Martin Decoud vont essayer de sauver l'argent de la mine et d'établir l'indépendance de la province de Sulaco. Pour cela ils feront appel à un redoutable homme de main, courageux et vaniteux, GianBattista Fidanza, dit Nostromo (notre homme). L'intrigue paraît assez simple. Mais la puissance du roman est justement de transcender cette histoire politique pour en faire un chef d'oeuvre romanesque. Chacun des personnages dispose d'une psychologie et d'une perception du monde qui lui est propre et qui dirige ses actes. On retrouve là un grand capitaliste idéaliste américain, un propriétaire minier et sa femme peu à peu possédés par leur exploitation, un médecin efflanqué, victime physique et psychologique d'une tyrannie antérieure à l'histoire, des militaires carriéristes et ambitieux, un vieux garibaldiste, un journaliste dilettante et égoïste, etc...
Pour lire ce roman, dont je ne tiens pas à vous dévoiler la fin, il faut néanmoins s'armer de patience. Le style de Conrad, touffu, laisse peu de place à une lecture de survol. Plonger avec lui au Costaguana, c'est réellement se prêter au jeu de l'expérience romanesque, vivre au rythme de la révolution costaguanienne, s'interroger sur l'Homme et sur les hommes, s'imaginer le cadre naturel splendide de l'histoire, et surtout, surtout, prendre du plaisir. J'aurais même tendance à dire (ou à redire) que ce roman est un roman total, et quel que soit l'angle par lequel on le prenne - esthétique, politique, moral, psychologique - il possède une richesse impressionnante. Conrad jongle entre les personnages, l'espace, le temps avec un brio qu'il n'avait pas atteint auparavant, même dans Lord Jim. Le côté cinématographique de certaines scènes n'échappera pas au lecteur moderne. Il suivra les pensées du Docteur Monygham, son regard au loin vers les îles du Golfe Placide et se trouvera, par une sorte de travelling écrit, aux côtés de Nostromo émergeant des flots. Il vivra quelques scènes dignes des meilleurs moments de la littérature d'aventure. Le chapitre central du livre, dans lequel la gabare de Nostromo, dans l'obscurité totale de la nuit, approche puis percute le navire de guerre des montéristes figure d'ailleurs dans mon panthéon personnel des meilleures scènes d'action...
Mais ce n'est pas que cela. On suit aussi la transformation psychologique et morale de Nostromo, homme de main vaniteux et brutal, et son éveil progressif : enfin conscient d'être manipulé par les puissants de Sulaco qui ont tant besoin de son efficacité, il prendra son indépendance et, avant l'ultime coup de dé du destin, semblera avoir triomphé de tous. Certes, Conrad est politiquement très conservateur et son roman ne possède aucune vertu propre à émouvoir le lecteur révolutionnaire. Pourtant la beauté du Costaguana, la grandeur de la langue de Conrad, le destin de Sulaco, des Gould et de Nostromo ne pourra laisser indifférent le lecteur qui verra dans ce chef d'oeuvre du roman moderne l'un des points d'ancrage de la littérature du XXe siècle. Bref, je n'aurai qu'un conseil, (re)lisez-le!
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