Biblio-infinie, un micro blog sans prétention aucune (comme le titre l'indique si bien)... et où je commenterai sans compromission ce que je lis! Fonctionne en courant alternatif selon mes
disponibilités (je ne commente en fait que quelques lectures, choisies selon des critères complètement aléatoires et variables).
Littérature, histoire, essais, bref des recensions au fil des lectures... Peu de place cependant au buzz et aux sorties à la mode. Il existe suffisamment de promoteurs dans les
médias pour que je n'agglutine pas ma voix au concert des épiciers.
Place aux avis d'un citoyen aspirant "honnête homme" (c'est moi!), pur produit de notre beau système universitaire français qui fonctionne si bien, que le monde entier nous envie, qui forme tant
de grands esprits et tout, et tout, et tout...
La biographie est un art délicat. Et la biographie littéraire un art de l’impossible. L’exposé
de la vie d’un dirigeant politique, d’un militaire ou d’un scientifique recèle déjà de multiples chausse-trappes : les sources, la qualité des témoignages, la subjectivité du regard
biographique, ses buts,...Les biographes estiment généralement pouvoir échapper à
l'hagiographie ou au portrait à charge,mais mon expérience de lecteur prouve que l’historien le
plus expérimenté parvient rarement à s'en départir réellement. Et s’il évite ces écueils, le plus souvent il conclura son récit par un jugement moral ou historique. Le travail historique le mieux
mené pourra aboutir à une position équilibrée sur le bilan et les caractéristiques de son « personnage ». Mais il sera difficile de trouver alors l’équilibre entre le récit de
l’individu et celui de la collectivité dans laquelle il s’insère. La voie entre une contextualisation efficace et un hors-sujet partiel est si étroite qu’elle en devient impraticable. Il sera
malaisé d’éviter le portrait psychologique tout en donnant une profondeur suffisante aux traits personnels du sujet. Bref, toute biographie est un échec. Et il n’est d’échec plus inévitable que
d’essayer de retracer la vie d’un écrivain. Le chercheur doit alors composer son travail en conciliant la vie et l’œuvre – deux massifs qu’il faut aborder l’un par l’histoire, l’autre par
les lettres – , l’existence publique et l’existence privée, les écrits publiés et les écrits reniés. Il se doit aussi d’explorer l’intégralité des correspondances, de déterminer la nature
de chaque relation, de comprendre les motivations de l’écrivain et la réception de ses écrits, de démêler les contradictions, d’analyser les prises de position à la lumière de leur contexte et
d’éclaircir la nécessaire part obscure que recèle tout individu. Sans un minimum d’honnêteté et de modestie, non seulement le biographe rate son but, mais finit par se mentir et par la même
occasion, trompe le lecteur.
Cette modestie et cette pleine conscience de l’échec nécessaire du travail biographique ne
doivent pas empêcher l’aspirant biographe de se lancer dans l’entreprise. Car l’échec ne signifie pas la faillite. Et du travail fourni pourront toujours surgir des faits, des idées et des
conclusions justifiant l'énergie et l'ardeur déployées. Bernard Crick, récemment décédé, s’est de cette manière attaqué, une vie durant, à l’un des plus insondables écrivains du 20e
siècle, George Orwell. La figure mythique du romancier anti-totalitaire de 1984, du satiriste génial de La ferme des animaux, a été déformée au fil de sa réception. La
perception générale de l’écrivain, et surtout le sens de l’œuvre, ont été altérés. Bernard Crick, avec une honnêteté louable et une grande détermination, a tracé un portrait très intéressant
d’Orwell.
Comme tous les biographes littéraires, il s’est trouvé confronté à plusieurs dilemmes, deux
assez généraux et un plus lié à son sujet :la place qu’il convient de laisser à l’œuvre dans le
récit de la vie, sachant que les deux sont étroitement imbriqués ;le moyen de traiter des
zones d’ombre, de cette matière noire qui constitue une partie non négligeable de la vie d’un homme ;et concernant spécifiquement Orwell, le moyen de cerner un auteur qui mélangea fiction et récit autobiographique une bonne partie de sa carrière ; qui, pour tout journal
ne tint que des comptes-rendus superficiels et prosaïques de son existence ; qui évita également de communiquer à ses proches de quelconques propos introspectifs.
Bernard Crick opte pour une position défendue avec soin dans son introduction, et qu’il tient
avec une grande maîtrise tout au long de son travail. L’œuvre est un peu délaissée au profit de la vie, privée et publique. Au vu des positions du biographe, ce choix de restreindre la place de
l’œuvre est compréhensible quoique regrettable pour le lecteur français. Le récit de vie doit éclairer une vie de récits. Ce n'est pas ici une exégèse de l'oeuvre. D'autant plus que
le lecteur britannique, à qui s’adresse d’abord Crick, connaît bien mieux l’œuvre d’Orwell que le lecteur français. De ce côté de la Manche, les traductions manquent parfois et la diffusion
s’avère, hors 1984 et Animal Farm insuffisante : une partie du lectorat francophone pourra être un peu déçu, car il lui manque une partie de l’œuvre. Le lecteur peu au fait de
la vie intellectuelle anglaise des années 30 et 40 regrettera à certains moments que l’auteur de cette somme ne se rende pas plus accessible. Mais le public anglophone cultivé n’a pas les mêmes
lacunes culturelles : EM. Forster, TS. Eliot, Christopher Isherwood, Kypling, Maugham sont des références aussi connues par le public anglais que Gide, Camus, Aron et Mauriac le sont pour le
public français.
Avec une certaine honnêteté, Crick renonce à prendre position lorsque les sources manquent, ou
lorsqu’elles entrent en contradiction. Attaché aux faits, optique finalement assez britannique, toute prosaïque et pragmatique, Crick ne cherche pas à remplir les trous par ses propres prises de
position, ou par d'audacieuses généralisations théoriques. Par contre, il montre une grande ardeur à trouver la matière permettant de combler ces lacunes. Et si cette recherche intensive ne livre
pas d’éléments probants, alors il l’admet et le dit. Cette approche est poussée à un tel degré que cette seconde édition ne modifie pas, sauf erreur de frappe, la première édition, elle la
complète et la corrige par des astérisques et un appendice. Crick pointe donc ses propres erreurs et imprécisions avec une transparence méritoire. Et comme le sujet Orwell était bien peu prolixe
au sujet de ses turpitudes, tout un espace, celui de la vie intérieure d’Orwell, reste vide. Le portrait qu’en dresse Crick tient plus du contour que de l’étude. Mais à aucun moment il ne bascule
dans l’esquisse. Tout ce qui peut être détaillé l’est. Cela donne à son livre un aspect aride et moins vivant qu’il aurait pu l’être. On lui reprocha d'ailleurs d’en rester à la surface,
aux faits.
Sir Bernard Crick, décédé le 19 décembre dernier
Mais Crick demeure bien dans la droite ligne d’Orwell, de la décence, du common sense
et de l’honnêteté intellectuelle : les faits plus que la théorie. L’intériorité d’Orwell reste un territoire inatteignable sans imagination et psychologisme. Et ces deux traits qualifient un
travail romanesque, non un travail historique. Le lecteur reste donc en partie extérieur à l'homme Orwell. Le livre pourrait en perdre de l’intérêt, mais bien au contraire, il stimule
l'intelligence du lecteur qui interprétera comme il l’estime juste les éléments portés à sa connaissance. Pour Crick, la vie ce sont les actes, et sans témoignage probant, prendre position est
malhonnête. Crick est l’exigeant lecteur des témoignages de chacun et il ne conclut qu’une fois toutes les possibilités pesées, et quand il le faut, écartées. Son examen est critique : sa
posture de composition n’ignore ni les défauts d’Orwell, ni ses incohérences et encore moins ses erreurs. Et quand il essaie de déterminer autant que possible la part d’autobiographie dans les
romans ou les récits d’Orwell, son argumentation, détaillée, circonspecte, emporte largement l’approbation du lecteur. Ce travail magistral, malgré son désintérêt partiel pour l’œuvre, est une
véritable référence dans le domaine de la biographie littéraire. Il a échoué parce que le portrait total d’un écrivain est irréalisable. Sartre lui-même l'avait expérimenté à ses dépens avec
Flaubert. L'échec de Bernard Crick est glorieux, car il trace une voie stimulante dans la compréhension d’Orwell, de ce qu’il fut, de ce qu’il représenta et de ce qu’il affirma. Au lecteur averti
et informé de trancher.
George Orwell, né Eric Blair, issu des échelons inférieurs de la classe moyenne anglaise du
début du siècle dernier, a connu une vie courte mais aventureuse. Issu d’Eton, antichambre de l’élite politique, administrative et culturelle anglaise, il emprunta dès sa sortie des chemins de
traverse. Policier en Birmanie, marginal à son retour en Europe, combattant de la guerre d’Espagne peu à peu retranché dans des positions socialistes ET anticommunistes, contempteur de l’esprit
de parti et de l’aveuglement de la classe intellectuelle, il est un type quasi sui generis d’écrivain. Principalement porté sur l’écriture politique, son œuvre rentre difficilement dans
les grandes catégories de la partition romanesque : autofiction bien avant la lettre, satire, dystopie,…
Comme certains de ses contemporains, Crick le place au côté de Swift dans la grande tradition de la
critique politique de langue anglaise. Mais il ne s’arrête pas à ce simple constat, et le resitue aussi dans son environnement intellectuel immédiat, composé de socialistes anticommunistes,
d’anarchistes et de progressistes. Crick privilégie l’aspect politique, central dans l’œuvre. Orwell se révéla à ce sujet souvent clairvoyant et visionnaire. Mais Crick ne passe pas sous silence
ses prophéties hasardeuses du début des années 40. Avec succès, il démontre à quel point la lecture de 1984 et de La ferme des animaux ne peut se limiter à l’approche simplement
anticommuniste à laquelle certains tentèrent de le confiner. Ces romans ne parlent pas seulement du soviétisme, même s'ils se révélèrent pertinents pour décrire l'URSS. Ils abordent aussi le
thème de la trahison des élites intellectuelles (les cochons de la ferme) et celui de l’écrasement des valeurs simples de l’homme commun par la mise en place de mécanismes totalitaires.
Mécanismes dont ne sont pas exempts nos société démocratiques contemporaines. Crick parvient, par des références aux essais et aux prises de position d’Orwell, à en enrichir la lecture. La
connaissance de l’homme, de ses choix, de ses actes, de son comportement sont éclairants. Orwell est rendu plus humain : son immense lucidité en un temps d’aveuglement intellectuel généralisé
n’en est que plus estimable. Et cette biographie appelle le lecteur à se plonger sans réticence dans la pensée d’un des écrivains les plus marquants de notre passé proche.
Cat