Biblio-infinie, un micro blog sans prétention aucune (comme le titre l'indique si bien)... et où je commenterai sans compromission ce que je lis! Fonctionne en courant alternatif selon mes
disponibilités (je ne commente en fait que quelques lectures, choisies selon des critères complètement aléatoires et variables).
Littérature, histoire, essais, bref des recensions au fil des lectures... Peu de place cependant au buzz et aux sorties à la mode. Il existe suffisamment de promoteurs dans les
médias pour que je n'agglutine pas ma voix au concert des épiciers.
Place aux avis d'un citoyen aspirant "honnête homme" (c'est moi!), pur produit de notre beau système universitaire français qui fonctionne si bien, que le monde entier nous envie, qui forme tant
de grands esprits et tout, et tout, et tout...
La biographie est un art délicat. Et la biographie littéraire un art de l’impossible. L’exposé
de la vie d’un dirigeant politique, d’un militaire ou d’un scientifique recèle déjà de multiples chausse-trappes : les sources, la qualité des témoignages, la subjectivité du regard
biographique, ses buts,...Les biographes estiment généralement pouvoir échapper à
l'hagiographie ou au portrait à charge,mais mon expérience de lecteur prouve que l’historien le
plus expérimenté parvient rarement à s'en départir réellement. Et s’il évite ces écueils, le plus souvent il conclura son récit par un jugement moral ou historique. Le travail historique le mieux
mené pourra aboutir à une position équilibrée sur le bilan et les caractéristiques de son « personnage ». Mais il sera difficile de trouver alors l’équilibre entre le récit de
l’individu et celui de la collectivité dans laquelle il s’insère. La voie entre une contextualisation efficace et un hors-sujet partiel est si étroite qu’elle en devient impraticable. Il sera
malaisé d’éviter le portrait psychologique tout en donnant une profondeur suffisante aux traits personnels du sujet. Bref, toute biographie est un échec. Et il n’est d’échec plus inévitable que
d’essayer de retracer la vie d’un écrivain. Le chercheur doit alors composer son travail en conciliant la vie et l’œuvre – deux massifs qu’il faut aborder l’un par l’histoire, l’autre par
les lettres – , l’existence publique et l’existence privée, les écrits publiés et les écrits reniés. Il se doit aussi d’explorer l’intégralité des correspondances, de déterminer la nature
de chaque relation, de comprendre les motivations de l’écrivain et la réception de ses écrits, de démêler les contradictions, d’analyser les prises de position à la lumière de leur contexte et
d’éclaircir la nécessaire part obscure que recèle tout individu. Sans un minimum d’honnêteté et de modestie, non seulement le biographe rate son but, mais finit par se mentir et par la même
occasion, trompe le lecteur.
Cette modestie et cette pleine conscience de l’échec nécessaire du travail biographique ne
doivent pas empêcher l’aspirant biographe de se lancer dans l’entreprise. Car l’échec ne signifie pas la faillite. Et du travail fourni pourront toujours surgir des faits, des idées et des
conclusions justifiant l'énergie et l'ardeur déployées. Bernard Crick, récemment décédé, s’est de cette manière attaqué, une vie durant, à l’un des plus insondables écrivains du 20e
siècle, George Orwell. La figure mythique du romancier anti-totalitaire de 1984, du satiriste génial de La ferme des animaux, a été déformée au fil de sa réception. La
perception générale de l’écrivain, et surtout le sens de l’œuvre, ont été altérés. Bernard Crick, avec une honnêteté louable et une grande détermination, a tracé un portrait très intéressant
d’Orwell.
Comme tous les biographes littéraires, il s’est trouvé confronté à plusieurs dilemmes, deux
assez généraux et un plus lié à son sujet :la place qu’il convient de laisser à l’œuvre dans le
récit de la vie, sachant que les deux sont étroitement imbriqués ;le moyen de traiter des
zones d’ombre, de cette matière noire qui constitue une partie non négligeable de la vie d’un homme ;et concernant spécifiquement Orwell, le moyen de cerner un auteur qui mélangea fiction et récit autobiographique une bonne partie de sa carrière ; qui, pour tout journal
ne tint que des comptes-rendus superficiels et prosaïques de son existence ; qui évita également de communiquer à ses proches de quelconques propos introspectifs.
Bernard Crick opte pour une position défendue avec soin dans son introduction, et qu’il tient
avec une grande maîtrise tout au long de son travail. L’œuvre est un peu délaissée au profit de la vie, privée et publique. Au vu des positions du biographe, ce choix de restreindre la place de
l’œuvre est compréhensible quoique regrettable pour le lecteur français. Le récit de vie doit éclairer une vie de récits. Ce n'est pas ici une exégèse de l'oeuvre. D'autant plus que
le lecteur britannique, à qui s’adresse d’abord Crick, connaît bien mieux l’œuvre d’Orwell que le lecteur français. De ce côté de la Manche, les traductions manquent parfois et la diffusion
s’avère, hors 1984 et Animal Farm insuffisante : une partie du lectorat francophone pourra être un peu déçu, car il lui manque une partie de l’œuvre. Le lecteur peu au fait de
la vie intellectuelle anglaise des années 30 et 40 regrettera à certains moments que l’auteur de cette somme ne se rende pas plus accessible. Mais le public anglophone cultivé n’a pas les mêmes
lacunes culturelles : EM. Forster, TS. Eliot, Christopher Isherwood, Kypling, Maugham sont des références aussi connues par le public anglais que Gide, Camus, Aron et Mauriac le sont pour le
public français.
Avec une certaine honnêteté, Crick renonce à prendre position lorsque les sources manquent, ou
lorsqu’elles entrent en contradiction. Attaché aux faits, optique finalement assez britannique, toute prosaïque et pragmatique, Crick ne cherche pas à remplir les trous par ses propres prises de
position, ou par d'audacieuses généralisations théoriques. Par contre, il montre une grande ardeur à trouver la matière permettant de combler ces lacunes. Et si cette recherche intensive ne livre
pas d’éléments probants, alors il l’admet et le dit. Cette approche est poussée à un tel degré que cette seconde édition ne modifie pas, sauf erreur de frappe, la première édition, elle la
complète et la corrige par des astérisques et un appendice. Crick pointe donc ses propres erreurs et imprécisions avec une transparence méritoire. Et comme le sujet Orwell était bien peu prolixe
au sujet de ses turpitudes, tout un espace, celui de la vie intérieure d’Orwell, reste vide. Le portrait qu’en dresse Crick tient plus du contour que de l’étude. Mais à aucun moment il ne bascule
dans l’esquisse. Tout ce qui peut être détaillé l’est. Cela donne à son livre un aspect aride et moins vivant qu’il aurait pu l’être. On lui reprocha d'ailleurs d’en rester à la surface,
aux faits.
Sir Bernard Crick, décédé le 19 décembre dernier
Mais Crick demeure bien dans la droite ligne d’Orwell, de la décence, du common sense
et de l’honnêteté intellectuelle : les faits plus que la théorie. L’intériorité d’Orwell reste un territoire inatteignable sans imagination et psychologisme. Et ces deux traits qualifient un
travail romanesque, non un travail historique. Le lecteur reste donc en partie extérieur à l'homme Orwell. Le livre pourrait en perdre de l’intérêt, mais bien au contraire, il stimule
l'intelligence du lecteur qui interprétera comme il l’estime juste les éléments portés à sa connaissance. Pour Crick, la vie ce sont les actes, et sans témoignage probant, prendre position est
malhonnête. Crick est l’exigeant lecteur des témoignages de chacun et il ne conclut qu’une fois toutes les possibilités pesées, et quand il le faut, écartées. Son examen est critique : sa
posture de composition n’ignore ni les défauts d’Orwell, ni ses incohérences et encore moins ses erreurs. Et quand il essaie de déterminer autant que possible la part d’autobiographie dans les
romans ou les récits d’Orwell, son argumentation, détaillée, circonspecte, emporte largement l’approbation du lecteur. Ce travail magistral, malgré son désintérêt partiel pour l’œuvre, est une
véritable référence dans le domaine de la biographie littéraire. Il a échoué parce que le portrait total d’un écrivain est irréalisable. Sartre lui-même l'avait expérimenté à ses dépens avec
Flaubert. L'échec de Bernard Crick est glorieux, car il trace une voie stimulante dans la compréhension d’Orwell, de ce qu’il fut, de ce qu’il représenta et de ce qu’il affirma. Au lecteur averti
et informé de trancher.
George Orwell, né Eric Blair, issu des échelons inférieurs de la classe moyenne anglaise du
début du siècle dernier, a connu une vie courte mais aventureuse. Issu d’Eton, antichambre de l’élite politique, administrative et culturelle anglaise, il emprunta dès sa sortie des chemins de
traverse. Policier en Birmanie, marginal à son retour en Europe, combattant de la guerre d’Espagne peu à peu retranché dans des positions socialistes ET anticommunistes, contempteur de l’esprit
de parti et de l’aveuglement de la classe intellectuelle, il est un type quasi sui generis d’écrivain. Principalement porté sur l’écriture politique, son œuvre rentre difficilement dans
les grandes catégories de la partition romanesque : autofiction bien avant la lettre, satire, dystopie,…
Comme certains de ses contemporains, Crick le place au côté de Swift dans la grande tradition de la
critique politique de langue anglaise. Mais il ne s’arrête pas à ce simple constat, et le resitue aussi dans son environnement intellectuel immédiat, composé de socialistes anticommunistes,
d’anarchistes et de progressistes. Crick privilégie l’aspect politique, central dans l’œuvre. Orwell se révéla à ce sujet souvent clairvoyant et visionnaire. Mais Crick ne passe pas sous silence
ses prophéties hasardeuses du début des années 40. Avec succès, il démontre à quel point la lecture de 1984 et de La ferme des animaux ne peut se limiter à l’approche simplement
anticommuniste à laquelle certains tentèrent de le confiner. Ces romans ne parlent pas seulement du soviétisme, même s'ils se révélèrent pertinents pour décrire l'URSS. Ils abordent aussi le
thème de la trahison des élites intellectuelles (les cochons de la ferme) et celui de l’écrasement des valeurs simples de l’homme commun par la mise en place de mécanismes totalitaires.
Mécanismes dont ne sont pas exempts nos société démocratiques contemporaines. Crick parvient, par des références aux essais et aux prises de position d’Orwell, à en enrichir la lecture. La
connaissance de l’homme, de ses choix, de ses actes, de son comportement sont éclairants. Orwell est rendu plus humain : son immense lucidité en un temps d’aveuglement intellectuel généralisé
n’en est que plus estimable. Et cette biographie appelle le lecteur à se plonger sans réticence dans la pensée d’un des écrivains les plus marquants de notre passé proche.
Parce que mon assiduité ici fait défaut, parce que c'est le temps des résolutions, parce que 2009 finit par un
neuf, et pour plein d'autres raisons absurdes ou sérieuses, j''ai quand même décidé de revenir, pour rédiger mon petit palmarès 2008...
J'ai la mauvaise manie de noter (avec des étoiles en plus, comme dans un vulgaire guide de boustifaille) les bouquins que je lis, mais ça a l'avantage, à la fin d'une année, de permettre, en un
rapide coup d'oeil de retrouver les bonnes et les mauvaises surprises...
Ce que j'ai aimé particulièrement
Romans
Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers : le récit de la rencontre et de la coexistence de quatre personnages solitaires au fin fond d'une ville du vieux sud.
Quelques espoirs, puis l'inexorable enlisement. Incapables de se trouver, de se comprendre, de communiquer. L'idéalisme et les espoirs se fracassant sur la réalité du monde. La parenthèse vite
refermée d'une vie libre et humaine... la fuite ou l'empâtement comme seules perspectives. Pour une jeune fille de 21 ans, je trouve l'ensemble merveilleux d'équilibre, de maturité, de
perspicacité et de poésie.
Carson McCullers
Le guépard de Tomasi di Lampedusa : l'unique roman d'un aristocrate sicilien qui jette sur l'histoire d'une famille et de sa déchéance, un regard ironique et pessimiste. Une langue
splendide, très adaptée à la luxuriance sicilienne sert habilement les huit scènes du roman. Il faut que tout change pour que rien ne change...
Et après avoir visionné le film de Visconti tiré du livre, je maintiens que le roman est d'une rare profondeur pour ses 300 et quelques pages.
U.S.A. de John Dos Passos : je n'ai pas encore lu le 3e volet de la trilogie. L'histoire de 30 années d'Amérique, vu par des dizaines de personnages. Leurs espoirs de changer le monde ou
de trouver leur place (Le 42e parallèle), la guerre de 17-18 et l'inexorable consentement au monde (1919) puis le délire matérialiste des roaring twenties (La
Grosse Galette). Malgré quelques répétitions stylistiques (dues aux choix "d'avant-garde" pour les passages dits "Oeil Caméra" - sans ponctuation, on a fait mieux depuis - et "Actualités" -
collage astucieux de grands titres de presse, sans hiérarchie - ), et un certain formalisme, Dos Passos parvient à raconter l'Amérique. Les voix sont multiples. Le roman expérimental, choral,
mais lisible. Et par dessus tout, ces mini biographies des "hommes illustres" qui, en alignant les faits, les contradictions et les péripéties de la vie d'une trentaine d'américains parviennent à
brosser des tableaux d'une grande intensité (Wilson, Morgan, T.Roosevelt sont extraordinaires, le soldat inconnu aussi). Une grande réussite à qui il manque peut-être un peu d'âme.
Histoire
D'Alexandre à Actium de Peter Green : j'avais fait une note sur ce blog. Pour résumer, l'histoire du monde hellénistique (et pas seulement l'histoire des batailles et des
princes) vues par un historien de grande qualité : écriture soignée, sens de l'équilibre, recul et ironie comprise. De Pergame à Cynoscéphales, de Pydna à Séleucie, le récit de trois siècles
d'histoire politique, économique, culturelle et intellectuelle. Passionnant et dense
URSS : Histoire du pouvoir 2 tomes de Rudolf Pikhoia : l'une des sorties les plus ignorées de l'année en histoire. Et c'est totalement injuste, notamment pour le premier tome. L'ancien
directeur des archives russes plonge dans les entrailles des compte-rendus de politburo, praesidium et autres conseils des ministres de l'Union pour en tirer le récit de 45 ans
d'après-guerre.
Alors que toutes les histoires laissent une petite place à Khrouchtchev et encore moins à Brejnev, Pikhoia commence lui son récit bien après les autres, en 1945. Il raconte
l'élimination des dauphins de Staline (Kuznetsov, Voznessenski), la disgrâce de Joukov, la troïka de 53-56, l'exécution de Beria, Budapest, le pouvoir Krouchtchévien, son élimination, les
réformes économiques de l'avant printemps 68, le raidissement de la nomenklatura, la Pologne, Gorbatchev, Eltsine, les tensions nationales, le déclin économique, etc... On peut difficilement
faire plus complet en français sur les années 60 et 70. Quelques anecdotes donnent des couleurs à l'ensemble.
Dense, aride, hautement aride, mais un livre de référence sur l'après-Staline.
Sciences
La génétique des populations de Luca Cavalli-Sforza : le récit de toute une vie de recherche. D'où venons nous, quand sommes nous arrivés ici, qu'est-ce que "l'Eve africaine", comment
les langues et les gènes mutent-ils, etc... Une passionnante histoire d'un champ de recherches par celui qui l'a - en partie - fondé. Vulgarisateur, il a cherché à rendre ses recherches
accessibles au plus grand nombre (quitte à ne pas rentrer dans tous les détails), au principe que la science doit aller vers le commun. On regrettera uniquement les longues digressions
pseudo-philosophiques de la fin qui n'apportent rien et qui dénotent surtout la naïveté de l'auteur dans ce qui dépasse son champ de compétences.
L'odyssée de l'évolution de Denis Buican : une bonne synthèse de l'histoire des théories évolutionnistes, bien présentée, bien écrite, sans trop de détails, mais avec suffisamment de
précisions pour le lecteur néophyte.
Divers
Le XIXe siècle à travers les âges de Philippe Muray : incroyablement dense, l'ouvrage de Muray tend à relier le socialisme progressiste du XIXe et la religion en en montrant les
connexions inattendues. Le progressisme rationaliste la main dans la main avec des croyances occultes et irrationnelles. Obscur parfois, le livre de Muray ne laisse pas indifférent. Et les
fulgurances sur Flaubert, Zola méritent le détour. Tout comme certaines expressions que forge Muray sur un ton mi ironique mi pamphlétaire.
Philippe Muray
A lire à l'occasion
Les tragédies romaines de Shakespeare : Coriolan est horripilant, Titus Andronicus est un bain de sang quasi comique, mais Jules César est traversé
par le sublime Brutus et la destinée de Marc Antoine se noue autour de Cléopâtre et devient instantanément un des mythes les plus évocateurs du monde antique ;
Lincoln de Stephen Oates : une bonne synthèse sur le président Lincoln, son ascension et son mandat marqué par la guerre de sécession ;
Sur l'histoire de K.Pomian : les enjeux de l'analyse historique par une série d'articles ;
La littérature nazie en Amérique de Roberto Bolano : une incroyable galerie de biographies personnages imaginaires ayant tous en commun la littérature, l'amérique et... le IIIe Reich
;
Esquisse d'une histoire universelle de Jean Baechler: dense et informé, un essai sur l'histoire humaine depuis les temps reculés ;
Weimar de Peter Gay : comment meurt une république, abandonnée, voire jamais soutenue par ses élites naturelles ;
La littérature à l'estomac de Pierre Jourde : parce qu'il démolit jouissivement Angot, Sollers et toute une littérature germano-narcissique ;
Cosa Nostra de John Dickie : la mafia sicilienne vue par un historien qui en ressort quelques moments clés : une tentative de plonger dans ce qui ne laisse en principe guère de sources
historiques complètes et fiables... méritoire ;
Le jeune Staline de Simon Sebag Montefiore : même si la traduction et la construction du livre ne sont pas toujours à la hauteur, on pourra toujours louer le courage de Montefiore,
plongé depuis plus de 15 ans dans la vie de Staline et auteur il y a quelques années de l'excellentissime A la cour du Tsar Rouge. Ici, une mise au point sur les années de jeunesse d'un
ex-séminariste devenu gangster puis exilé sibérien, avant d'accéder au premiers cercles du pouvoir soviétique.
Des bibliothèques pleines de fantômes de Jacques Bonnet : l'amour des livres vu avec beaucoup d'ironie ou comment survivre quand on a la manie d'emplir ses bibliothèques ;
Péguy d'Arnauld Teyssier : une biographie informée à défaut d'être dense ;
Cortès de Christian Duverger : un portrait équilibré qui replace avec justesse Cortès dans le paysage méso-américain ;
Magellan de Zweig : la première circumnavigation avec le style ;
Histoire du royaume latin de Jérusalem de Josuah Prawer : immense mais fascinant, factuel mais tellement étendu ;
A ne surtout pas lire...
Le siècle d'Einstein de Laurent Lemire
Laurent Lemire n'est pas un scientifique. Ou en tout cas pas suffisamment pour aider son lecteur à appréhender la révolution einsteinienne en physique. Du coup, il fait diversion, multiplie les
références idiotes et sans intérêt, se complait dans un namedropping absurde. Le style se veut alerte, il est abrupt ; Lemire multiplie les références, elles ne constituent qu'un épais bouillon
de culture (au plus mauvais sens du terme) - il ne suffit pas de citer un nom pour expliquer - ; les connaissances scientifiques sont censées être maîtrisées, mais Lemire les évacue soigneusement
au profit d'évocations sans intérêt du surréalisme et de l'art contemporain. Lemire voulait replacer Einstein dans l'effervescence intellectuelle de son temps, il ne fait que caricaturer une
époque dans des semblants d'explications.
Et bien sûr, le mythique "Il n'est pas libre Max" en référence à Max Planck...
Le détritus suprême du journalisme de recopiage d'aujourd'hui.
En vrac de ce qu'il faut éviter, au-delà de l'étron d'or décerné à M. Lemire...
L'étrange voyage de Rudolf Hess, parce que deux sources ne font pas un bon bouquin ;
Jaurès de Jean-Pierre Rioux, une hagiographie sans recul ;
La puissance et la faiblesse de Robert Kagan, parce que son célèbre article "les américains viennent de Mars, les européens de vénus" suffisait ;
Ibsen de Jacques de Decker, qui ne parvient pas à aborder réellement le contenu de l'oeuvre, restant au stade superficiel de la biographie, pièce par pièce, étape par étape. Il
manque sa synthèse pour faire paradoxalement de son opuscule un livre trop long et trop superficiel ;
Moralement correct de Jean Sévillia, oeuvre de commande pour conservateurs en mal d'exécration ;
Goebbels de Lionel Richard, arrogant, jésuitique, pédant, auteur des mêmes dérives dont il taxe les autres historiens. Inutile malgré quelques ambitions de mise au point sur la vie du
propagandiste du IIIe Reich. Etrange de voir Lionel Richard se battre contre une inexistante et improbable réhabilitation du boîteux.
Il y eut bien d'autres livres, mais je crois que ce sont ceux-là qui, en bien comme en mal, se sont distingués.
On ne lit plus guère Péguy de nos jours. Son nom se perd dans les brumes d'ignorance qui ont recouvert les oeuvres de
la plupart des grands écrivains de la période 1880-1914. Au plus, lorsqu'il est évoqué, parlera-t-on de Dreyfus, de Jaurès, de Jeanne d'Arc et de la Grande Guerre. Cette biographie bien
documentée illustre fort bien d'ailleurs le gouffre qui sépare le normalien d'origine paysanne, à la prose mystique, de notre époque matérialiste et technicienne. En creux se dessinent les
raisons d'une telle désaffection. Hors de l'Université - où Péguy est resté un sujet commode de recherche et d'analyse -que pourraient bien trouver les lecteurs d'aujourd'huidans l'intransigeance et le
mysticisme d'un mécontemporain de la Belle Epoque ? Et comme hier, à l'heure de la vénération satisfaite de notre civilisation et de notre ignorance, Péguy semble ne devoir toucher
qu'une infime partie du public cultivé.
L'oeuvre de Péguy, dense et profonde ne se laisse pas, d'ailleurs, apprivoiser au premier regard. Et il faut bien du
talent , ou de l'inconscience, pour vouloir évoquer l'auteur de l'argent, sa vie, son oeuvre, son influence dans un même ouvrage.
Arnaud Teyssier parvient à remettre en perspective l'itinéraire de Péguy : des derniers jours de la république
opportuniste à l'Union sacrée, en passant par son engagement majeur, l'innocence de Dreyfus, il retrace les écrits, les amitiés et les positions de l'écrivain, d'abord socialiste puis converti
peu à peu à un christianisme mystique et personnel. Il s'agit là de rendre intelligible l'itinéraire avant tout solitaire de ce franc-tireur.
Teyssier retrace son refus du système, du professorat, des compromissions et des honneurs, la lutte quotidienne pour la
survie de son entreprise indépendante (les cahiers de la quinzaine), loin de la société mondaine et des succès faciles (ceux d'Anatole France notamment), loin aussi des armées
normalienne et socialiste auquel il fût d'abord tenté d'appartenir. Ostracisé par Lucien Herr, le bibliothécaire de l'Ecole Normale, écarté par Jaurès, reclus dans son refus implacable de
se soumettre à l'enrégimentement intellectuel, Péguy ne connaîtra guère le succès sa vie durant. Il faudra sa mort héroïque, la veille de l'offensive de la Marne, d'une balle allemande, pour
qu'il devienne, par Barrès interposé, l'icône de la République et de la Nation.
Difficile d'accès, traversée par une recherche sans compromission de la vérité autour de quelques figures tutélaires
(Jeanne d'Arc et le Christ sur le versant mystique, Richelieu et Robespierre sur le versant historique), l'œuvre de Péguy aurait cependant mérité des développements plus longs. Teyssier semble en
effet vouloir contourner l'écueil que forment les textes de l'écrivain, en ne les abordant que trop superficiellement. Cette biographie, un peu courte, évacue aussi l'impact de l'écrivain sur le
XXe siècle par une trop rapide conclusion. A la décharge de l'auteur du livre, Péguy reste difficilement accessible à l'historien, Teyssier le reconnaît lui-même, du fait de l'immensité de ses
écrits et de la somme produite par ses exégètes. La modestie du projet éditorial (300 pages) et l'ampleur des éléments de contexte à livrer limitent considérablement les développements de fond et
ont malheureusement contraint Teyssier à une approche très synthétique.
Ainsi, par souci pédagogique, il résume avec soin le contexte historique (opportunisme, boulangisme, affaire Dreyfus, socialisme, Barrès et Maurras, antagonisme franco-allemand), quitte parfois à
oublier un peu son propre sujet. Après la lecture, il reste un étrange sentiment : la vie de Péguy est mieux connue, mais l'œuvre elle-même reste mystérieuse et incertaine.
Cependant, au vu de sa taille et de son ambition, ce livre constitue une introduction satisfaisante à Charles Péguy,
dont les écrits, hors édition Pléiade, restent au demeurant difficilement accessibles.
Mes lecteurs l'auront remarqué, je n'ai plus guère trouvé le temps de mettre à jour ce blog depuis quelques mois. Mes
lectures s'accumulent (mes achats également, pour le plus grand malheur de mon portefeuille et le plus grand bonheur de la librairie locale) et je me rends compte que la formule choisie à la base
n'était pas la bonne. Elle aurait nécessité plus d'investissement pour un résultat à peu près valable.
Plutôt que de rédiger des fiches de lecture, rares, longues à
composer, nécessitant un minimum de recherche et de concentration, oscillant entre critique et résumé, je vais plutôt me couler dans un format plus en rapport avec mes capacités. Le propos sera
plus resserré, plus critique également. Et si certains livres me paraissent le justifier, ils seront l'objet d'articles plus longs, dans la veine de ce que j'ai produit depuis maintenant plus de
deux ans (au final très peu de choses)
L'an dernier, lors de la recension d'Europa de Romain Gary, j'avais promis déjà un format plus court, je vais donc tenter (une dernière fois) de m'y tenir.
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